
Trenet en passant… par le Bois Fleuri
par Philippe Desmond
Rocher de Palmer « Hors les murs » à l’Espace culturel du Bois Fleuri, Lormont le 4 avril 2026
Guillaume de Chassy : piano, arrangements / André Minvielle : voix / Géraldine Laurent : sax alto
« Dans le répertoire de Trenet il y a beaucoup de fleurs et d’oiseaux » nous dira André Minvielle, est-ce pour cela que le Rocher de Palmer a délocalisé ce concert au Bois Fleuri ? Clin d’oeil ou hasard des collaborations… La salle de 220 places affiche complet, une surprise car c’est le samedi d’un long week end pascal, mais pas vraiment quand on sait la qualité annoncée de ce spectacle. Le disque, sorti en 2024, avait alléché pas mal de monde, Action Jazz y compris qui en avait publié une chronique Album « Trenet en passant » . La composition du trio a bien sûr aussi joué et en plus du public local, beaucoup d’amateurs et fidèles du jazz sont là.
Après une intro de Guillaume de Chassy évoquant discrètement « La Mer » c’est la mélodie de « La folle complainte » qui lance vraiment le concert, cette chanson démarrée avec un humour grivois et se poursuit de façon un peu surréaliste et finalement assez mélancolique. Portée par le piano, la voix d’André Minvielle trouve de suite sa place, c’était le seul quasiment à pouvoir évoquer Trenet sans le dénaturer ni le singer, quant à Géraldine elle enlumine le thème et l’enrichit par ses improvisations. Ce sera le schéma de tout le concert, cette complémentarité entre les trois.
Après cette belle entrée en matière, Guillaume de Chassy nous raconte qu’il a passé une bonne partie de sa vie à détester Charles Trenet ; un propos exagéré je pense. C’est un ami toulousain qui dans des circonstances agréables, verre d’armagnac aidant, lui a fait changer d’avis en l’initiant à l’écoute du fou chantant, l’ancien zazou à la vie controversée. Et de la détestation est venue la passion jusqu’à en faire cette création fortement teintée de jazz.
Trenet c’était une machine à succès dès l’avant guerre « C’est la vie qui va » en fait partie. André Minvielle nous sort de son pantalon ce qu’à Bordeaux nous appelons une poche en plastique, ailleurs on dit sac ou sachet, avec laquelle il a l’habitude de s’accompagner rythmiquement en la tritouillant dans ses mains et sur son torse ; parfois il utilise aussi une bouteille en plastique, pas ce soir. Ce titre guilleret réarrangé lui va très bien et Géraldine très volubile lui emboîte le pas, dialoguant à l’envi avec Guillaume. Trenet c’est la poésie mais aussi l’humour, ici avec cette chanson coécrite avec le fantasque Francis Blanche « Débit de l’eau, débit de lait » ; un moment enthousiasmant !
Depuis le début nous avons remarqué que Dédé Minvielle lisait ses paroles, non qu’il ne les connaisse pas mais chanter Trenet est une telle horlogerie qu’il ne veut rien laisser au hasard ; et comme ses deux collègues qui ont des partitions, lui aussi avec ces paroles a les siennes, nous confesse-t-il.
« Je chante » bien sûr, un piano tatumien, un chorus de Géraldine empruntant à la grille de « On Green Dolphin Street » me glisse mon voisin pianiste pro, une fin du morceau délibérement brinquebalante, un bonheur.
Duo piano-sax pour l’émouvant « Quand j’étais petit » avant cette chanson aux paroles bien connues d’un certain Jean de la Fontaine, créée en 1941 par Trenet avec Django Reinhardt, « La cigale et la fourmi » ; jazz et Trenet une longue histoire donc. « L’âme des poètes » pour la nostalgie dans une adaptation superbe, « Le Soleil et la Lune » évidemment avec des arrangements terribles et un duo passionnant piano-sax. Des impros de Géraldine tellement inspirées et un piano jarrettien de Guillaume avec aussi des développements proches de Debussy et parfois des pointes de Satie… Magique.
Nostalgie encore avec « Coin de rue » avant un retour de l’humour et du talent d’écriture de Francis Blanche pour « Sur le fil », un choix de répertoire d’André qui nous propose son scat gascon légendaire. « Une noix », subtile avant le délire de « L’héritage infernal » et un Dédé au taquet, chantant – quel flow ! – et grognant, Guillaume jouant les mains sous le capot du piano et Géraldine produisant des bruitages amusants. Génial !
Rappels bien sûr, deux ! Trenet laisse alors la place à André Minvielle et deux de ses compositions , « De Dame et d’Homme » sur une musique de valse de Marc Perrone – qui malheureusement ne peut plus jouer – puis son hymne « La vie d’ici bas » obligatoire pour lui !
Charles Trenet est toujours bien vivant grâce à ce merveilleux trio et quelque chose me dit que bientôt une autre légende de la chanson française, moustachue celle-là, devrait passer entre les mains et les cordes vocales de ces trois musiciens… Notre pays aussi a tant de standards à proposer !








