
Par Pops White
Cartographie sensible d’un territoire intérieur
Il y a dans « Pays Tangare » quelque chose qui ne cherche pas à séduire d’emblée, mais plutôt à installer un climat. Une musique qui ne s’impose pas, qui ne démontre rien, mais qui propose. Et qui, mine de rien, finit par déplacer l’auditeur ailleurs.
Ce premier album réunit le saxophoniste Antoine Perrut et le guitariste Nils Frechilla, deux musiciens aux parcours déjà bien nourris. Le premier, passé par de nombreuses collaborations (Nico Wayne Toussaint, Gabacho Maroc, BISO Muziki…), a développé un jeu ancré dans le souffle et l’écoute. Le second, nourri de sonorités latines et de rencontres avec Leïla Martial, Lou Tavano ou Samy Thiébault, cultive une guitare à la fois harmonique et rythmique, toujours en mouvement. Ensemble, ils choisissent ici la forme la plus exposée qui soit : le duo.
Un choix risqué, mais pleinement assumé. Car Tangare repose avant tout sur la qualité du dialogue.
Guitare et saxophone ne se superposent jamais, ils se frôlent, se répondent, s’observent. Et surtout, ils laissent de l’air. La production, très sobre, va dans ce sens : pas d’effets inutiles, pas de compression envahissante. On entend le bois, le métal, les attaques, les respirations. Une musique qui vit dans ses interstices.
L’Étoile perdue ouvre l’album sur une mélancolie élégante, immédiatement installée dans un dialogue d’une grande finesse.
Avec Jardin, les harmonies s’éclairent subtilement. Les montées chromatiques évoquent presque physiquement une poussée printanière, quelque chose qui s’ouvre sans bruit.
Tutti introduit un balancement de bossa, tout en retenue, sans cliché ni démonstration. Une danse intérieure, pudique, mais bien ancrée.
Bulles marque un léger élargissement du spectre sonore. Plus jazzy dans son approche, le morceau bénéficie de la présence d’Eric Perez à la batterie et de chœurs qui ouvrent l’espace sans jamais alourdir le propos. Une respiration délicate dans l’économie du duo.
Avec La Dune, le duo installe un climat hypnotique. Le rythme, presque obsessionnel, sert de socle à une guitare électrique lumineuse qui vient faire scintiller l’harmonie.
Hamak revient à une forme de simplicité, avec un ancrage latino évident. Mais là encore, rien de simpliste : les enchaînements d’accords et les arpèges conservent une sophistication très jazz.
Fandangash joue avec les codes du fandango, dans une relecture libre et inventive. On y retrouve l’éclectisme du duo, capable d’intégrer des influences variées sans jamais perdre sa cohérence.
Sur Turkish Delight, le saxophone d’Antoine Perrut se révèle pleinement. Un son légèrement granuleux,
parfois soufflé, toujours maîtrisé, capable de douceur comme de morsure. La voix d’Anne-Sophie Ozanne vient y apporter un contrepoint subtil, presque suspendu, qui enrichit encore la palette expressive du morceau.
Éveil, comme son nom l’indique, s’inscrit dans une dynamique de montée. Après une introduction tout en finesse, le morceau s’anime progressivement, porté par une guitare fluide et une énergie joyeuse.
Enfin, le titre Tangare condense à lui seul l’esthétique du projet. Une structure rythmique plus complexe, des harmonies aux accents andalous, mais jamais loin du latino ni du jazz, un dialogue particulièrement inspiré entre les deux musiciens. On est ici à la frontière de plusieurs mondes, sans jamais basculer
complètement dans aucun.
Mais alors, qu’est-ce que ce “Pays Tangare” ?
À l’écoute, il ne s’agit pas tant d’un lieu géographique que d’un espace intérieur. Un territoire où les influences — latino, européennes, jazz, blues — cessent d’être des étiquettes pour devenir des matières
vivantes. Un endroit où l’on circule librement, sans hiérarchie, sans frontière.
Un pays qui n’existe que parce qu’on accepte de s’y laisser conduire.
Ce premier disque révèle un duo déjà très cohérent, porté par une belle écoute et une vraie exigence de son. On pourrait imaginer, à l’avenir, une extension vers des formations plus larges (notamment une section rythmique plus étoffée ou des cuivres supplémentaires). Mais à condition de préserver cette qualité essentielle : la respiration.
Un projet sensible, habité, et un duo très prometteur.
Line up :
Saxophone : Antoine Perrut
Guitares : Nils Frechilla
Batterie : Eric Perez
Chant : Anne-Sophie Ozanne
Production : NFAP, https://sites.google.com/view/nfap?usp=sharing
platogne@hotmail.fr





