Mandy Lerouge et son invité Nicolas Repac
Par François Laroulandie, photos Philippe Marzat
Rocher de Palmer le 29 avril 2026 : sur les traces d’Antoinette.
Chanteuse originaire de Briançon installée à Marseille, sa rencontre avec l’Argentine en 2014 a signé le début d’une passion pour ce pays des grands espaces et sa culture musicale, tissant des liens avec le jazz au fil des rencontres. Après Madrugada son premier disque sorti en 2020, Mandy Lerouge prolonge sa recherche autour du poète, compositeur et guitariste Atahualpa Yupanqui (1908-1992), voix des terres et des gens d’Argentine, dans son deuxième opus, Del Cerro, sorti en 2025.
Mandy Lerouge, direction artistique, chant / Olivier Koundouno, violoncelle augmenté / Diego Trosman, guitare / Javier Estrella, percussions
Invité : Nicolas Repac, guitare, chant et autres accessoires
Au cours des trois années de recherche qui l’a menée des Hautes-Alpes jusqu’aux Andes argentines, Mandy découvre l’identité de celle qui a signé nombre d’œuvres chantées par Atahualpa Yupanqui, sous le pseudonyme de Pablo Del Cerro. Le recours à un nom d’emprunt masculin a souvent constitué une nécessité pour être reconnue dans une société machiste, une pratique assez courante dans le monde littéraire et artistique. Antoinette Paule Pépin Fitzpatrick, pianiste et compositrice française, née en 1908 à Saint-Pierre-et-Miquelon et décédée en 1990 à Buenos Aires a composé près de quatre-vingt des œuvres de son mari Atahualpa, dont certaines des plus célèbres.
Ce sera le motif pour Mandy Lerouge d’une nouvelle création dans laquelle vont se rencontrer les interprétations actuelles des textes écrits par Atahualpa Yupanqui et les arrangements à partir des compositions de Antoinette Pépin. Une palette de sons enregistrés, de voix, les paroles de Roberto Chavero, le fils du couple rencontré dans le village de Cerro Colorado, emmènent le public au long de cette quête patiente et passionnée.
D’abord il y a la voix : souple, généreuse, habitée, qui épouse les textes du poète argentin, chante les grands espaces, la vie du peuple des campagnes, les sentiments, le silence. Et la musique, celle composée par Antoinette, des mélodies à l’image de la culture populaire argentine, zambas, chacareras, canciones, interprétée par un trio magistral. Le violoncelle augmenté de Olivier Koundouno n’a pas de limites, chant des émotions, grave ou mélancolique, lancinant ou allègre, cordes caressées, pincées, frottées, étirées, battues. L’âme argentine vibre aux arpèges de Diego Trosman à la guitare, précise, expressive, alter ego du violoncelle. Javier Estrella aux percussions commande aux éléments, puissance tellurique de la Terre, battement guidant les pas des danseurs, invente un langage des sens. Le résultat est une œuvre contemporaine, inventive, entière, qui exprime sous des formes nouvelles l’essence des sentiments de ses compositeurs. Le travail fabuleux de l’ingé son Romain Pérez est à souligner.
C’est un hommage à Antoinette Pépin alias Pablo Del Cerro, décliné en couleurs contrastées : rouge des braises du volcan, bleu de la clairière El Silencio et des chants d’oiseaux, jaune de l’infinie pampa argentine exprimée dans une séquence instrumentale cordes et percussions. Des compositions de Antoinette Pépin, ‟La Tardeˮ vibre de la lumière des espaces infinis, du vent des cimes dans les nappes enivrantes du violoncelle, du chant pénétré de Mandy, des coups de gong surgis des entrailles de la terre, de la lave en fusion rencontrant l’eau frémissante des cymbales.
Ce sont les mélodies, une chacarera allègre dans ‟Mi Pago Viejoˮ introduit aux lamelles métalliques d’une boîte à musique, danse rythmée, festive, relancée de samples d’accordéons virevoltants, « Capay ! » repris en chœur comme un appel aux esprits. C’est la voix de Roberto Chavero rassemblant les souvenirs de ses parents, les chavirements de l’âme, les rythmes réconciliant douceur et puissance, la voix magnifique, cristalline, de Mandy dans ‟Guitarra Dimeloˮ.
Un invité spécial est là ce soir, sa voix et sa guitare électrique vont apporter une couleur blues : Nicolas Repac, musicien, arrangeur, qui a réalisé l’album Del Cerro, compagnon de route de Arthur H. Le violoncelle installe une scie plaintive, là-dessus la guitare électrique saturée, et le chant à deux voix, celle de Mandy, celle de Nicolas se répondant en écho sur ‟La Chanson de Satieˮ, « Tu pars en voyage / Je pars très longtemps / Tu vas m’oublier, c’est sûr, c’est certain ». Un voyage par-delà les montagnes qui s’évanouit dans le lointain, suivi d’un solo des grands espaces, échos du vent de la plaine, Nicolas soufflant dans un drôle de tuyau recourbé, inventif, puissamment évocateur.
Des titres du dernier album, ‟Punayˮ c’est le chant comme incantation aérienne sur le battement des tambours et cordes frappées, l’esprit des hauteurs des montagnes argentines, les mots de Nicolas «…te remercier de m’avoir fait prendre de la hauteur ». Et l’émotion de Mandy, dans un duo valse lente, chanté en français.
Les deux derniers morceaux, ‟Los dos Abuelosˮ poésie des racines argentines, et ‟Luna Tucumanaˮ qui clôt aussi l’album est un chant de recueillement, la voix de Mandy sur un violoncelle en plaintes mélancoliques. Les musiciens quittent la scène un à un, sans bruit, seule demeure cette longue plainte s’éloignant lentement. Puis le silence, un long moment suspendu avant que ne résonnent les applaudissements.
Un rappel ? L’intensité émotionnelle du spectacle que nous venons de vivre appelle d’abord un moment de détente. Sans doute aussi la nécessité de prolonger d’une façon ou d’une autre ce moment. Chantée en anglais, c’est une « sucrerie musicale » que s’offre et nous offre Mandy Lerouge : ‟Something About Usˮ des Daft Punk, où le violoncelle s’évade off limits. Ce sera ensuite ‟Barro Tal Vezˮ, un morceau de Luis Alberto Spinetta, chanteur, guitariste et compositeur (1950-2012), fondateur d’un rock argentin aux paroles teintées de surréalisme sur un arrangement très progresive rock sur lequel Mandy donne un aperçu de l’étendue de sa tessiture. Enfin, ‟Sin Caballo y en Montielˮ (à prononcer à la manière argentine, sin cabacho) de Atahualpa, repris en chœur par le public, et se quitter sur un air de fête.








