La solaire Ala.Ni illumine le Royal

Par Philippe Desmond

Le Royal, Pessac mardi 11 août 2026.

Ala.Ni : voix, percussions, textes, compositions / Valentin Mussou : violoncelle / Thomas Naïm : guitare.

La Gironde se relève peu à peu de la tragédie de l’incendie, la prudence des pouvoirs publics empêche les organisateurs de placer des concerts dans des lieux naturels ou semi-naturels. Ainsi ce concert gratuit, dans le cadre de l’Eté Métropolitain en collaboration avec la ville de Pessac et le Rocher de Palmer, prévu dans le grand théâtre de verdure de la forêt pessacaise du Bourgailh est il déplacé dans la salle du Royal à la jauge limitée, moins de 180 places. Ce sera à mon avis une chance pour ceux qui seront arrivés assez tôt pour pouvoir y pénétrer, même si je compatis à la déception, parfois la colère, de la centaine de malchanceux qui sont restés dehors. Une chance parce que le bijou de concert que nous a offert Ala.Ni méritait un tel écrin plus intimiste.

La britannique aux origines caribéennes a déjà un parcours important derrière elle. Choriste de nombreux artistes, Blur, Andrea Bocelli, Mary J. Blidge, Damon Albarn… créatrice de mode, elle mène désormais sa propre carrière et en est à son troisième album dans un univers qu’elle s’est créé, mêlant une pop raffinée à du folk, du jazz, du blues, de la bossa nova, du calypso… Elle y excelle dans chaque style, y apposant sa propre signature. Ses textes évoquent l’amour, la douceur de vivre mais peuvent se faire sombres, évoquant l’amour/haine « Don’t want to hate you », graves en ciblant l’impérialisme avec « Tief ».

Entourée de deux magnifiques musiciens elle produit une musique souvent intimiste, où les notes sont comptées mais essentielles. Valentin Mussou assure la rythmique et le groove avec précision, pinçant les cordes de son violoncelle, utilisant rarement l’archet. A la guitare Thomas Naïm, loin de ses propres projets marquants autour de Jimi Hendricks et Prince, est lui aussi dans la mesure, dans la délicatesse. Sur le titre le plus jazz du concert il nous offrira un chorus raffiné, et illuminera les deux morceaux de bossa nova.

Tout cela est magnifié par Ala.Ni, sa voix à la large tessiture, à la puissance nuancée, à la gestuelle de la danseuse qu’elle fut ; je regrette de n’avoir pu venir avec un photographe, il se serait régalé tant elle prend bien la lumière.

Tout cela pourrait suffire à la valeur de ce concert mais elle va encore au-delà. Sa fantaisie, sa gentillesse rayonnent très vite vers le public, entre les titres les rires arrivent vite, le dialogue – en anglais – se met en place. Elle a un côté clown qui contraste avec la gravité et l’intimisme de certains titres, elle dédramatise et nous embarque. Un moustique l’a piqué ? Elle demande au public si quelqu’un aurait un calmant et l’obtient dans un grand rire collectif. Elle commence à déballer de son gros sac des percussions, surgit alors de la salle un « Mary Poppins » dont elle chante aussitôt le thème, instantanément rejointe par ses musiciens ; éclats de rire encore. Tout est prétexte à connivence avec nous, elle nous distribuera les percussions du sac pour l’accompagner. Que dire de cette improvisation à partir des mots fournis par la salle, love, peace, arms, fever, mosquito(!), river, woman, freedom, Donald Duck (!)… Elle nous compose ainsi une chanson qui restera unique, non enregistrée, un moment partagé qui restera uniquement dans nos mémoires ; magique. Elle me confiera que le public de ce soir était excellent que le partage a bien eu lieu ; aurait-il été le même en plein air dans ce lieu immense du Bourgailh ? J’en doute. Invitation légère à cliquer des doigts, à fredonner, ça marche. La voilà qui quitte la scène et ses musiciens pour se fondre dans la salle et, sans micro, y porter son chant délicat. Moment suspendu.

Un concert bienfaisant et une chanteuse à vraiment découvrir, certes aux frontières du jazz mais qui maîtrise parait-il parfaitement le Great American Song Book !

Désolé pour celles et ceux qui n’ont pu entrer, le Rocher de Palmer partenaire de ce concert leur offrira bien un jour une séance de rattrapage …