Jazz Pourpre en Périgord # 1/3
Par François Laroulandie, photos Philippe Marzat
Festival Jazz Pourpre en Périgord à Bergerac
sous le signe du swing !
Pour sa vingt-deuxième édition, du 29 au 31 mai 2026, Jazz Pourpre en Périgord a réussi cette année encore un festival d’une richesse exceptionnelle : deux scènes place Gambetta, ‟La Boîte de jazzˮ et ‟Le Villageˮ, accueillant sur trois journées quatorze formations, des duos jusqu’aux big bands réunissant vingt-deux artistes sur scène, offrant un voyage dans l’univers et les temps des jazz, du swing New Orleans aux musiques actuelles, des instrumentaux au jazz vocal, du jazz manouche et du jazz gascon, le tout dans une belle ambiance de fête et de partage. Trois journées intenses d’ouverture au monde, riches d’échanges et de rencontres, desquelles on revient avec un sentiment de plénitude.
L’inauguration est l’occasion de réunir et remercier les partenaires du festival. La Mairie et la Communauté d’Agglomération de Bergerac, les Assemblées, régionale et départementale, la représentation sous-préfectorale, les partenaires privés dont le soutien est essentiel, les quelque trente bénévoles qui prennent en charge l’organisation et la logistique, tous sont chaleureusement remerciés par le Président de Jazz Pourpre Jean-Claude Marron et applaudis. Un tel évènement ne pourrait exister sans cette mise en commun des énergies, et dans un contexte de réductions des budgets, il est nécessaire de rappeler le rôle fondamental de la Culture dans toute société : elle est ce qui nous relie.
Jean-Jacques Cholbi, responsable de la programmation depuis une dizaine d’années au sein de Jazz Pourpre, présente le programme et ouvre le festival sur un : « Et que vive le jazz en bergeracois ! ». Un souhait que l’on partage pleinement.
C’est désormais un rituel d’ouvrir le festival avec une déambulation en musique invitant à la fête. Le Jive Machine Trio est une véritable machine à remonter le temps, capable en quelques accords de piano et de guitare de projeter son public dans les années fastes du swing de La Nouvelle Orléans, là où dit-on, tout a commencé.

Un piano sur roulettes, une contrebasse électrique et une guitare, une évidente complicité entre Fred Lasnier, Jérémy Teulade et Thomas Guibert, la bonne humeur et le swing pour tout viatique. Ce trio bien connu sur Bordeaux partage son bonheur du jeu autour d’un répertoire swing, de La Nouvelle Orléans à New York, des airs chantés par Nat King Cole, John Pizzarelli ou Franck Sinatra, dont les arrangements laissent la part belle aux improvisations et interactions avec le public.
L’on retrouve au détour d’un morceau des accents de piano stride des années trente, les rythmes entraînants d’un swing pétillant (‟Hit that Jive, Jackˮ), ou le style comédie musicale new yorkaise (‟New York, New Yorkˮ) repris en chœur par le public à l’heure de l’apéritif. Le public est bien sûr invité à participer, deviner un titre (‟I wanna be like youˮ du Livre de la jungle) ou entamer un duo scat improvisé, toujours dans une ambiance festive et décontractée. La guitare enjouée de Thomas et la contrebasse de Jérémy assurent un groove contagieux. Difficile de résister à l’envie de taper du pied, de danser, surtout lorsque le son monte sur ‟Route 66ˮ ou un ‟All by myselfˮ enlevé, le chœur répondant au chant puissant de Fred installé au piano, on en redemande !
Soirée à La Boîte de Jazz avec Yacouba Trio

David « Yacouba » Jacob, contrebasse, compositions
Nicolas Noël, piano
Hakim Molina, batterie
C’est un trio venu de Dieppe qui joue un jazz puissant, des compositions personnelles souvent inspirées par les évènements de la vie, dans une démarche où le rapport à la mémoire (David est martiniquais par son père) fonde une recherche autour des racines africaines (Yacouba est le nom africanisé de Jacob). Le répertoire de cette soirée reprend des titres issus de leur album Ouida Road, sorti en 2025 chez Déviation Records (chronique La Gazette Bleue du 3 juillet 2025), un road trip menant aux origines béninoises des ancêtres déportés vers les plantations de Martinique, et présente également de nouveaux morceaux que nous retrouverons dans un prochain album.
Yacouba Trio, ce sont trois musiciens aux passés musicaux bien remplis, amis de longue date : Jacob le bassiste de Trust depuis 1996, groupe emblématique de la grande époque du rock français, venu ensuite à la contrebasse, au classique et au jazz ; Nicolas Noël, pianiste de Little Bob présent aujourd’hui dans nombre de formations jazz, et Hakim Molina arrivé au jazz après des passages par le rock et la pop.
Il y a d’abord ce titre puissant à la profondeur enivrante, qui nous mène au long de la quête des origines béninoises de Jacob « Yacouba » : ‟Ouida Roadˮ. La sourde pulsation de la batterie installe un tempo soutenu, entraînant une contrebasse aux intonations de lointains tambours, ça claque et ça pulse, débouche sur une trame narrative swing avec l’arrivée du piano. L’intimité est au cœur de cette œuvre impliquée, évocation d’évènements de la vie, comme cette ‟Station Stalingradˮ, lieu d’une longue attente un soir d’hiver. Un swing tout en retenue d’où sourd la lenteur, l’inquiétude, l’ennui peut-être avec cette basse délicate, ces balais acérés. Aux montées en puissance succèdent les calmes, une pulsation entretenue, les doigts caressent les cordes ou les maltraitent, ça feule, ça claque, cette contrebasse entre les mains de David raconte les souvenirs, souvent heureux, toujours sensibles.
C’est œuvre de contrastes, symbolisée dans le superbe ‟Hell Heaven Bluesˮ, morceau difficile en onze temps, qui en explore les porosités. Ce trio joue comme un seul, emporté vers des hauteurs stratosphériques de puissance et de tempo, des réminiscences de hard bop pour un jazz particulièrement engagé. Ce concert est l’occasion de découvrir de nouveaux titres qui seront sur le prochain album, à paraître le 23 octobre prochain : ‟Little momˮ et ‟Julietteˮ. Gravité et légèreté sont au cœur de ces ballades chargées d’émotion.
L’on aura apprécié également cette ‟Valse for Douglasˮ en hommage à Frederick Douglas, afro américain avant-gardiste des luttes pour les droits civiques aux Etats-Unis. Le jazz de David « Yacouba » porte ce message de l’émancipation haut et fort, introduit en touches délicates dans ‟Ouida Roadˮ. Un message qui passait aussi ce soir-là par un détail inattendu et pourtant signifiant, les couleurs des chaussures des trois musiciens : rouge, jaune, vert. Les couleurs de l’Afrique, la bannière du mouvement rastafari du retour aux racines africaines.
La Boîte de Jazz : Akoda invite Géraldine Laurent

Valérie Chane-Tef, piano, chant, compositions
Géraldine Laurent, saxophone alto
Thomas Boudé, guitare basse
Inor Sotolongo, percussions
Trio formé en 2011, lauréat du tremplin Action Jazz en 2014, Akoda a fait de la créolité sa marque de fabrique, autour d’un répertoire ensoleillé mêlant mélodies réunionnaises ou brésiliennes. Valérie Chane-Tef revient après une période consacrée à d’autres projets, avec une formation remaniée, mais en conservant « le son-signature d’une fusion entre jazz et ballades créoles : puissant, viscéral, immédiat » (chronique Action jazz du 30 septembre 2025). Son dernier album, Nout’Souk est sorti en 2025 chez Aztek Music.
Ayant eu l’occasion d’entendre le Akoda d’avant, c’est une dynamique revitalisée qui saute aux oreilles, avec les percussions élaborées de Inor Sotolongo aux multiples accessoires, potence de clés de serrures, coquillages et autres rondelles de matériaux divers. Thomas Boudé à la basse déroule un tapis de riffs roulant comme pierres de lave, cependant que le saxophone alto de Géraldine Laurent ajoute ses chorus au son reconnaissable entre tous de Valérie ayant troqué ce soir son clavier pour un magnifique piano à queue.
C’est une musique immédiate, qui touche au cœur et incite le public à frapper des mains une clave cubana. C’est un voyage au cœur des musiques créoles, à la rencontre des contrées métissées par une histoire de douleur et d’exils forcés. A Madagascar, ‟Mafanaˮ (« il fait chaud ») est de circonstance : la température sous le chapiteau dépasse allègrement les trente cinq degrés ! Je retrouve les accents chaloupés de biguine ou mazurka d’un piano qui a fait l’identité de Akoda, la puissance en plus. Un chant créole martiniquais accompagné de frappes de mains, ‟La grev baré mwenˮ au refrain timidement repris par le public, une belle ballade en trio à l’introduction toute gymnopédienne qui enfle et s’emporte en furie de fleuve en crue.
Un passage par le Brésil où Valérie déroule un scat évoquant Tania Maria, sur la pulsation puissante de la guitare basse de Thomas et des percussions, et par La Réunion qui se devait d’être honorée avec un chant créole incitant à la danse. Ce nouvel Akoda marque un renouveau avec l’introduction des timbres profondément jazz de Géraldine Laurent et une rythmique puissante, tout en préservant le caractère festif de sa musique.
A suivre, la journée de samedi s’annonce riche de nouvelles rencontres…
Galerie photos
Jive Machine
Yacouba
Akoda








