Coutras Jazz Vibration #1/3
Texte et photos Frédéric Boudou
Le Festival Coutras Jazz Vibration ne pouvait rêver meilleure entrée en matière. Fidèle à sa volonté d’ouvrir le jazz à d’autres oreilles, le festival avait choisi d’offrir ce concert inaugural plutôt que de simplement le rendre gratuit. La nuance est de taille. C’était une invitation à la découverte, un cadeau fait au public, dans le cadre verdoyant et intimiste du patio de la médiathèque Maurice Druon de Coutras.
Les Soul Jazz Rebels ouvrent le bal avec panache

Près de deux cents spectateurs, des tout jeunes aux arrière-grands-parents, avaient répondu à cette invitation. Des amateurs de jazz, bien sûr, mais aussi de nombreux curieux venus écouter cette musique qu’ils connaissent parfois peu. Patrick Ledru avait vu juste en programmant les Soul Jazz Rebels pour ouvrir cette édition 2026. Leur musique possède cette qualité rare de parler immédiatement à chacun, les passionnés y retrouvent les saveurs du soul jazz des années soixante, tandis que les néophytes se laissent porter sans effort par des mélodies limpides, un groove irrésistible et une générosité de tous les instants.
Dès les premières mesures de The Shuffle Dancer, Christian « Ton Ton » Salut donne le ton. Ce shuffle, qui ouvre également le troisième album du groupe, Iconiq, annonce immédiatement la couleur, une musique franche, chaleureuse, directe. Les unissons de la guitare de Cyril Amourette et du saxophone de Jean Vernhères installent cette signature sonore qui fait l’identité des Soul Jazz Rebels depuis maintenant dix ans.
Car ce quartet est avant tout une aventure collective. Ici, pas de leader. Chacun compose, chacun propose, chacun intervient dans les créations des autres. Hervé Saint-Guirons nous confiait après le concert que « chaque morceau naît d’une idée individuelle avant d’être retravaillé par les quatre musiciens ». Un pont apparaît, une harmonie évolue, un riff est suggéré, un rythme est modifié. Après près de cent cinquante concerts ensemble, cette confiance mutuelle est devenue leur véritable force.
La première partie déroule un répertoire presque entièrement constitué de compositions originales. Baby Foot Partie, What Else, Flèchetanque, Comment Dire et Mowin’ The Lawn témoignent de la richesse de l’écriture du quartet.
Jean Vernhères présente avec humour Flèchetanque, inspiré d’un jeu aussi improbable que réjouissant mêlant fléchettes et pétanque, inventé au Club Convergences de La Ciotat. Le morceau en conserve toute la bonne humeur, avec un swing qui semble sourire autant que les musiciens.
Puis vient Comment Dire, sans doute l’un des moments les plus émouvants de la soirée. Cette magnifique ballade composée par Cyril Amourette suspend littéralement le temps. Que raconter lorsqu’aucun mot ne semble suffire ? Une rencontre, un bonheur, une séparation, un souvenir… Une larme imaginaire semble glisser sur un visage tandis que les notes se succèdent avec une infinie délicatesse. Le silence du public en dit long.
Le climat change totalement avec Mowin’ The Lawn. Comment tondre une pelouse façon Soul Jazz Rebels ? Avec beaucoup d’humour, quelques clins d’œil musicaux et une foule de regards complices entre les quatre musiciens. On sourit autant qu’eux. Leur plaisir de jouer ensemble est communicatif et traverse naturellement la scène pour gagner le public.
La seconde partie confirme cette impression de cohésion absolue avec Bouncy, Are You Sure, Bango Bango et Don’t Stop The Boogaloo. Les mélodies sont superbement construites, toujours évidentes sans jamais être simplistes. Hervé Saint-Guirons résume parfaitement leur démarche « Nos mélodies sont un peu comme des chansons. » Elles restent fidèles à elles-mêmes tandis que les improvisations, les transitions ou l’ordre des solos évoluent librement au gré des regards échangés sur scène. Cette liberté, c’est tout l’esprit du jazz.
Impossible également de passer sous silence l’extraordinaire prestation de Christian « Ton Ton » Salut. Ses solos de batterie semblent parfois descendre de l’Olympe tant ils paraissent naître avec une évidence désarmante. Les minutes défilent sans que l’attention ne faiblisse. Le public, littéralement suspendu à chacune de ses interventions, accompagne ces envolées d’un silence admiratif avant d’exploser en applaudissements.
Et que dire du son de l’orgue Hammond d’Hervé Saint-Guirons, amplifié par sa cabine Leslie ? Dans ce décor arboré, en plein air, cette sonorité ample, vibrante, presque majestueuse, évoque parfois les grandes orgues d’une cathédrale. Les nappes sonores enveloppent le patio tandis que le saxophone de Jean Vernhères prend son envol dans des improvisations lumineuses, comme porté par le vent d’un soir d’été.
Le seul morceau qui ne soit pas une composition du groupe arrive presque à la fin du concert, Ambalaba, œuvre du grand compositeur mauricien Claudio Veeraragoo, popularisée en France par Maxime Le Forestier. Son choix n’a rien d’anecdotique, l’épouse de Cyril Amourette est mauricienne, et c’est ce lien personnel qui a conduit le quartet à intégrer cette pièce à son répertoire. Longtemps, les musiciens avaient envisagé d’arranger d’autres standards avant de renoncer pour privilégier leurs propres créations. Ambalaba demeure ainsi leur unique reprise.
Quelle réussite ! Portée par un groove irrésistible, la mélodie devient prétexte à une conversation permanente entre les quatre instruments. L’interprétation est joyeuse, solaire, parfois endiablée. Très vite, le public se laisse entraîner : certains scandent le thème, d’autres sifflent en rythme, beaucoup battent des mains. L’osmose est totale.
Le rappel, Betty Boop, autre shuffle emblématique du groupe, achève de transformer le patio en piste de danse. Les musiciens invitent les spectateurs à se lever. Les applaudissements rythment les dernières mesures, les sourires illuminent les visages, les cris de joie fusent. Musiciens et public ne font plus qu’un.
Hervé Saint-Guirons nous confiait avec une simplicité désarmante « Notre musique est franche, engagée, on n’a rien à cacher. » Tout est dit. Les Soul Jazz Rebels ne cherchent ni la démonstration ni l’expérimentation à tout prix. Ils revendiquent une musique mélodique, généreuse, profondément ancrée dans l’héritage du soul jazz des années soixante, mais nourrie exclusivement ou presque de leurs propres compositions.
En refermant cette première soirée, une évidence s’impose, le pari de Coutras Jazz Vibration est déjà gagné. En offrant ce concert aux habitants, ce festival, deuxième du nom, n’a pas seulement inauguré une nouvelle édition, il a rappelé que le jazz est avant tout une musique de partage. À en juger par les regards émerveillés, les applaudissements nourris, et l’enthousiasme d’un public conquis, ces quatre Soul Jazz Rebels auront, le temps d’une magnifique soirée d’été, ouvert le jazz… à bien d’autres oreilles.






