
Coutras Jazz Vibration #2/3
Textes et photos Frédéric Boudou
Mango Swing Quartet, le swing comme une évidence
Il est des concerts qui donnent immédiatement le ton. Dès les premières mesures de « Coquette », une évidence s’impose : chez Mango Swing Quartet, tout est affaire de swing. Du swing, encore du swing, toujours du swing. Celui qui fait battre la mesure du pied, qui fait sourire les visages, qui donne envie de danser sans même s’en rendre compte.
L’histoire de Mango Swing est à elle seule un joli scénario. Arrivés d’Argentine en 2020 pour une tournée française, Miguel Renó, Germán Gual et Martin Bevacua voient la pandémie bouleverser tous leurs projets. Impossible de rentrer au pays. La France les accueille, ils s’y sentent bien, y trouvent leur public et décident finalement d’y poser leurs valises. Plus tard, le contrebassiste français Fabrice Légal rejoint l’aventure, donnant au quartet sa formation actuelle.
Dès les premiers morceaux, la recette fait mouche. « Bésame Mucho », « Piel Canela », « I Can’t Give You Anything But Love »… les classiques défilent sans jamais donner l’impression d’un simple exercice de style. Les quatre musiciens se partagent le chant avec une remarquable homogénéité. Les voix s’entrelacent naturellement tandis que les deux guitares tissent un tapis rythmique sur lequel le violon de Martin Bevacua s’envole avec élégance.
Lorsque retentit « Hit That Jive, Jack », impossible de résister. Le public entre immédiatement dans la danse, les mains claquent en rythme et l’enthousiasme gagne toute l’assistance. Voilà exactement ce que recherche Mango Swing, partager une musique vivante, communicative, irrésistiblement généreuse.
Le quartet ne s’enferme jamais dans un seul univers. Les standards américains côtoient les rythmes latino-américains, les chansons populaires dialoguent avec le jazz manouche. « Night and Day » de Cole Porter bénéficie d’une interprétation très personnelle, délicate et raffinée, preuve que ces musiciens savent s’approprier les grands classiques sans les dénaturer.
Puis vient l’hommage à Django Reinhardt avec « Douce Ambiance » et « Minor Swing ». Miguel Renó rappelle avec justesse que Django est celui qui a offert au swing une identité française, avant d’enchaîner avec « Oh, Lady Be Good! », symbole de ce que le swing américain a produit de plus emblématique. Comme un trait d’union entre deux continents, Mango Swing fait ensuite voyager cette musique jusqu’aux sonorités d’Europe de l’Est, illustrant combien le swing est avant tout un langage universel.
L’un des moments les plus touchants du concert survient avec une ballade présentée comme un « Human Special », invitation à retrouver un peu d’humanité dans un monde souvent agité. Une respiration bienvenue avant cette phrase qui résume à elle seule la philosophie du groupe, « S’il n’y a pas de swing, de jazz, dans la vie, il n’y a pas de sens. »
Le public ne s’y trompe pas. Les applaudissements nourris appellent naturellement un rappel. Les quatre musiciens reviennent avec « Sweet Sue (Just You) », standard composé en 1928 par Victor Young. Popularisé au fil des décennies par d’innombrables orchestres de jazz, puis adopté par Django Reinhardt et bien d’autres, ce morceau est devenu un classique du répertoire swing. Mango Swing en livre une version lumineuse, idéale pour refermer ce concert sur une dernière bouffée d’énergie et de bonne humeur.
En un peu plus d’une heure, le quartet aura démontré que le swing n’est pas un style figé dans les années trente mais une musique profondément vivante, capable de traverser les frontières, les cultures et les générations. Argentine par ses racines, française par son adoption, américaine par une partie de son répertoire, Mango Swing Quartet parle finalement une seule langue, celle du partage.
Et à en juger par les sourires du public au moment de quitter la place, cette langue-là a été comprise de tous.
Dexter Gordon Legacy
Bien plus qu’un hommage, la transmission d’un héritage.

Certains concerts laissent une empreinte durable. Pour moi, Dexter Gordon Legacy fait partie de ceux-là. J’avais découvert ce projet de Valentin Foulon-Balsamo en 2023, lors du cinquantième anniversaire du Festival de Jazz d’Andernos. La scène était dressée sur l’Esplanade de la Jetée, à quelques mètres seulement du Bassin d’Arcachon. Le soleil déclinait lentement derrière l’eau vers Piraillan tandis que les premières notes s’élevaient. Le cadre était magique, mais surtout, je découvrais un groupe qui ne cherchait pas à imiter Dexter Gordon, il en faisait revivre l’esprit. C’est donc avec un réel bonheur que je retrouvais cette formation quelques années plus tard.
Car Dexter Gordon Legacy n’est pas un simple « tribute band ». Né en 2021 sous l’impulsion du saxophoniste Valentin Foulon-Balsamo, le projet est avant tout une histoire personnelle. Dexter Gordon est, selon ses propres mots, « le saxophoniste qui a changé sa vie ». Tout est dit. Plus qu’un hommage, c’est une transmission.
Autour de lui, on retrouve quelques-unes des figures les plus solides de la scène jazz néo-aquitaine, François-Xavier de Turenne au piano, François Mary à la contrebasse, Jéricho Ballan à la batterie, Jérôme Dubois à la trompette et Cyril Dubilé au trombone. Une équipe de musiciens qui se connaissent parfaitement et dont la complicité éclate dès les premières mesures.
Le concert s’ouvre avec Society Red, avant d’enchaîner les compositions de Dexter Gordon. Valentin ne se contente pas d’annoncer les morceaux, il raconte leur histoire, partage ses découvertes et entraîne le public dans l’univers du géant du saxophone.
Ainsi, avant Jodi, il revient sur les circonstances de sa composition. Puis il présente Clubhouse comme son album préféré, tout en rappelant avec humour que Dexter Gordon lui-même le considérait comme celui qu’il aimait le moins. Une anecdote savoureuse qui rappelle combien les artistes portent parfois un regard paradoxal sur leur propre œuvre.
Avec Montmartre, nous voilà transportés au célèbre club de jazz de Copenhague où Dexter Gordon passa une grande partie de son exil européen. Le morceau résonne comme un hommage à cette période si féconde de sa carrière.
Puis vient Honky Tonk, que Valentin présente comme son morceau favori. L’énergie monte encore d’un cran. Le swing devient irrésistible. Les spectateurs battent la mesure du pied, les épaules accompagnent naturellement les phrases musicales et il devient difficile de rester immobile sur sa chaise.
Entre deux morceaux, le saxophoniste recommande chaleureusement la lecture de Sophisticated Giant, « The Life and Legacy of Dexter Gordon », la biographie écrite par son épouse Maxine Gordon. À travers ce livre, c’est toute la personnalité de Dexter qui apparaît, le musicien, bien sûr, mais aussi l’homme, son exil européen, sa renaissance artistique et son retour triomphal avec « Autour de Minuit », film americano-français de 1986 de Bertrand Tavernier récompensé de deux César et d’un Oscar, avec Dexter Gordon en acteur et une musique extraordinaire de Herbie Hancock.
La bonne humeur règne également sur scène. Valentin présente avec affection le contrebassiste François Mary en le surnommant « François Tonton Mary », un clin d’œil qui fait sourire le public et illustre la chaleureuse complicité qui unit ces musiciens.
Le concert atteint son sommet avec Lady Iris B., seule composition du programme qui ne soit pas signée Dexter Gordon, mais Rudy Stevenson. Les trois soufflants se lancent alors dans un dialogue d’une intensité remarquable. Trompette, trombone et saxophone se répondent avec une énergie communicative. La salle est conquise.
Les applaudissements deviennent une véritable ovation. Personne ne semble vouloir quitter cette ambiance. Le public réclame un rappel avec insistance.
Il viendra naturellement sous la forme de The Panther, conclusion idéale d’une soirée où l’héritage de Dexter Gordon a trouvé des interprètes inspirés et sincères.
En retrouvant Dexter Gordon Legacy après cette première rencontre mémorable à Andernos, j’ai eu le sentiment de revoir de vieux amis. Le groupe a encore gagné en cohésion, les arrangements sont plus riches grâce au trio de soufflants et la musique respire avec une incroyable liberté. Rien n’est démonstratif, tout est au service de ce son ample, chaleureux et profondément humain qui faisait la signature de Dexter Gordon.
Cette formation ne célèbre pas seulement un immense saxophoniste. Elle perpétue une manière de raconter le jazz, faite d’élégance, de swing, de générosité et de transmission. Une très grande soirée, saluée par un public enthousiaste qui aurait volontiers prolongé le voyage jusqu’au bout de la nuit.
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