Coutras jazz Vibration #3/3

Texte et photos Frédéric Boudou

Jive Machine Trio ou Quand le jazz reprend les rues de Coutras.

L’an dernier, pour la toute première édition de Coutras Jazz Vibration, nous suivions les Zévadés de la Zic dans une déambulation haute en couleur qui avait transformé le marché et les rues de Coutras en immense scène à ciel ouvert. Les enfants dansaient, les commerçants souriaient, les passants se laissaient entraîner jusqu’au café associatif Le 261, porté par cette évidence que le jazz est avant tout une musique de partage.
Un an plus tard, la magie a de nouveau opéré.
Cette fois, c’est le Jive Machine Trio qui avait, en ce 25 juillet 2026, la délicate mission d’ouvrir cette matinée de festival. Et quelle entrée en matière ! Dès les premières notes, leur incroyable piano installé sur une plateforme à roulettes intrigue autant qu’il fascine. Sous l’estrade, toute la sonorisation est discrètement intégrée et à au-dessus, le piano devient le cœur d’une véritable scène mobile capable d’aller à la rencontre du public.
Aux commandes, Pierre Fabre au piano et au chant, entouré de Thomas Guibert à la guitare et de Jérémy Teulade à la Baby Bass. Ce dernier présente avec humour son instrument : « C’est une contrebasse qui a fait un régime. Elle est utilisée surtout par les Cubains. » Une définition qui fait sourire avant que le trio ne lance Les Don Juan de Claude Nougaro.
Très vite, le marché ralentit son activité. Les chalands oublient quelques instants leurs emplettes, les commerçants sortent de leurs étals, les téléphones se lèvent pour immortaliser l’instant tandis que les plus jeunes esquissent quelques pas de danse. Une nouvelle fois, le jazz descend dans la rue et fait tomber toutes les barrières entre les musiciens et leur public.
Avec un Route 66 endiablé, les mains battent spontanément la mesure. L’énergie est communicative. La guitare swingue avec élégance, la Baby Bass assure un groove irrésistible et le piano entraîne tout le monde dans une ambiance digne des clubs américains des grandes années.
Puis vient Georgia.
Quel moment… Pierre Fabre possède une voix qui surprend immédiatement par sa chaleur et son naturel. Les vibratos sont délicats, l’interprétation profondément habitée, jamais démonstrative. Il ne cherche jamais à impressionner, il raconte simplement la chanson avec une sincérité qui touche instantanément son auditoire. Le silence qui accompagne les dernières mesures vaut tous les compliments avant que les applaudissements ne viennent saluer cette magnifique lecture du standard.
Le voyage continue avec New York, New York, dans l’esprit du Nat King Cole Trio. Là encore, les envolées du pianiste et la cohésion du trio font merveille. Tout paraît simple, naturel, évident.
Mais le spectacle ne s’arrête pas à la musique.
Comme leurs prédécesseurs l’an passé, les musiciens quittent le marché pour rejoindre le café associatif Le 261, animé par l’association Esprit de Solidarité. Commence alors une véritable aventure urbaine. Il faut guider cette étonnante plateforme entre les voitures, monter des trottoirs, contourner les potelets, négocier les virages et franchir les obstacles du mobilier urbain. Les automobilistes, surpris mais bienveillants, assistent à ce drôle de cortège musical avec un large sourire.
Quelques gouttes de pluie viennent ajouter un peu de suspense à cette procession, mais elles ne découragent personne. À peine arrivés au 261, la salle s’anime, chacun trouve rapidement sa place et la fête reprend comme si elle ne s’était jamais interrompue.
Le public réclame Georgia, qui est repris avec le même bonheur partagé, avant que d’autres standards ne prolongent ce moment de convivialité.
En refermant cette matinée, une évidence s’impose. Si les groupes changent d’une année sur l’autre, l’esprit, lui, demeure. Coutras Jazz Vibration a trouvé sa signature, faire sortir le jazz des salles de concert pour l’offrir à tous, au détour d’un marché, d’une rue ou d’un café associatif. Ce sont ces instants imprévus, ces rencontres, ces sourires échangés et cette proximité avec les artistes qui donnent au festival son identité si attachante.
Le Jive Machine Trio s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. Avec son étonnante scène roulante, son swing généreux et son immense sens du partage, il a offert bien davantage qu’une animation de marché, une parenthèse de bonheur musical qui a accompagné les Coutrillons jusque dans leurs pas… et sans doute bien au-delà.

Arnaud Meunier Quartet

l’élégance du hard bop au service de l’esprit de Miles Davis

Pour la dernière soirée de cette deuxième édition du festival Coutras Jazz Vibration, le Arnaud Meunier Quartet avait choisi de rendre hommage au centenaire de la naissance de Miles Davis. Plus qu’un simple clin d’œil, cette célébration était une invitation à revisiter l’univers du trompettiste à travers quelques-uns des standards qui ont jalonné son parcours, tout en laissant s’exprimer pleinement la personnalité des quatre musiciens.
La soirée s’ouvre avec Young at Heart, interprété avec beaucoup de fraîcheur et d’élégance, avant de plonger dans On Green Dolphin Street, deuxième morceau du concert et premier véritable hommage à Miles Davis. La mélodie familière s’épanouit dans un swing souple où chacun trouve immédiatement sa place.
Puis viennent What Is This Thing Called Love?, de Cole Porter, Body and Soul, You’re My Everything, autre morceau emblématique associé à Miles Davis, Road Song de Wes Montgomery, For Minors Only, Like Someone in Love et No Problem, offrant un parcours passionnant à travers les grands classiques du jazz moderne.
Dès les premières mesures, on est frappé par la puissance et la maîtrise d’Arnaud Meunier. Son jeu impressionne par un souffle qui semble inépuisable. Sa trompette, tantôt éclatante, tantôt caressante, virevolte avec une aisance remarquable. Mais ce qui touche peut-être le plus demeure sa capacité à raconter une histoire, à construire chaque solo comme un véritable récit.
À ses côtés, le pianiste Antoine Hervier déploie un jeu d’une finesse remarquable. Fluide, inspiré, il guide parfois discrètement ses partenaires avant de s’envoler dans des improvisations lumineuses où chaque phrase semble naître naturellement de la précédente.
La section rythmique n’est pas en reste. Le contrebassiste Pascal Combeau affirme une présence constante, solide et mélodique.
Quant au batteur, Alban Mourgues, incroyablement vivant, percutant, dynamique et toujours souriant, il rayonne d’un plaisir communicatif. Son enthousiasme est visible à chaque instant et donne une formidable énergie au Quartet. Impossible de ne pas être gagné par cette joie partagée.
Ce qui frappe surtout, c’est la qualité d’écoute entre les quatre musiciens. Les regards se croisent sans cesse, quelques sourires suffisent à prolonger un solo ou à relancer un échange. Chacun pourrait poursuivre son improvisation indéfiniment, mais tous savent aussi s’effacer pour laisser respirer la musique. Souvent, un seul instrument prend alors la parole tandis que les autres ne déposent plus qu’un délicat écrin harmonique. Ces respirations donnent au concert une profondeur particulière.
Le sommet émotionnel de la soirée arrive sans doute avec Body and Soul. Arnaud Meunier délaisse alors la trompette pour le bugle. Immédiatement, le timbre se fait plus grave, plus chaleureux, plus enveloppant. Une atmosphère feutrée s’installe, évoquant les clubs de jazz d’autrefois, leurs lumières tamisées, les petites tables où scintillent les verres et les bouteilles de champagne. Le tempo lent laisse toute la place à un phrasé d’une infinie délicatesse. Chaque note semble suspendue dans le silence. La profondeur du blues rencontre une vulnérabilité presque romantique, dans une interprétation d’une rare intensité, véritablement cinématographique, qui évoque l’univers d’Autour de Minuit. Le temps paraît alors s’arrêter.
You’re My Everything, cinquième morceau du concert, prolonge cet hommage à Miles Davis avec une émotion tout aussi palpable. Road Song, signé Wes Montgomery, apporte ensuite une respiration plus lumineuse avant que For Minors Only, Like Someone in Love et No Problem ne permettent à chacun des musiciens de déployer toute l’étendue de son talent dans des improvisations aussi inspirées que généreuses.
Face à eux, le public ne ménage pas son enthousiasme. Très avertis, les spectateurs savourent chaque chorus, applaudissent avec ferveur chaque solo et répondent avec chaleur à la moindre prise de risque des musiciens. Une véritable communion s’installe au fil du concert.
Lorsque résonnent les dernières notes de No Problem, personne ne souhaite quitter cette parenthèse musicale. Le public se lève spontanément et réclame un rappel avec insistance. Les musiciens reviennent alors offrir Nostalgia in Times Square, magnifique blues nocturne composé par Charles Mingus. Le morceau devient un véritable jeu avec le public, plusieurs fois, on croit la musique terminée… puis un regard, un sourire ou une relance de la section rythmique remet tout le monde en mouvement. Les faux départs se succèdent avec malice jusqu’au dernier accord, déclenchant une ultime ovation.
Ce concert a rappelé combien le jazz est avant tout un art du dialogue. Au-delà de la virtuosité de chacun, c’est la qualité de l’écoute, le plaisir évident de jouer ensemble et la générosité du partage qui ont marqué cette soirée. En célébrant Miles Davis sans jamais tomber dans l’imitation, Arnaud Meunier et ses partenaires ont offert un concert profondément vivant, sincère et inspiré.
Quel concert !

Noé Huchard Trio ou la confirmation d’un immense talent

Il est des artistes que l’on voit grandir au fil des années. Des musiciens dont on suit le parcours avec une certaine fierté, comme si l’on assistait, concert après concert, à l’éclosion d’une évidence.
Pour moi, Noé Huchard est de ceux-là.
Ma première rencontre avec lui remonte à 2017, au festival de Jazz de Caudéran. Il avait alors tout juste dix-huit ans et partageait la scène avec son père, le formidable batteur Stéphane Huchard. Je me souviens d’un jeune pianiste impressionnant de talent, mais encore un peu réservé, presque timide dans son attitude, laissant avant tout parler son immense potentiel.
Quelques années plus tard, je le retrouvais au festival de La Roche-Chalais, le 2 août 2023. Cette fois, j’étais venu photographier le groupe pour Action Jazz. Déjà, l’assurance avait grandi, le jeu s’était affirmé et l’identité musicale prenait une direction très personnelle.
Et puis est arrivé ce concert.
Celui où l’on comprend que le jeune prodige est devenu un artiste pleinement accompli.
L’entrée des musiciens se fait simplement. Une bande-son accompagne leur installation, comme une introduction cinématographique qui prépare l’auditoire à entrer dans leur univers. Puis le silence s’installe… avant qu’Enough n’ouvre le bal avec une énergie immédiatement communicative.
Aux côtés de Noé Huchard, Clément Daldosso à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie ne sont pas de simples accompagnateurs. Ils forment un véritable collectif où chacun possède un espace d’expression. La complicité saute aux yeux.
Sur Too Many Options, les trois musiciens utilisent leurs voix comme de véritables instruments. Ce ne sont pas de simples chœurs destinés à habiller la musique, mais des lignes sonores qui s’entrelacent avec le piano, la contrebasse et la batterie pour créer une matière harmonique d’une rare élégance. Une signature sonore devenue essentielle dans l’identité du trio.
Puis vient Those Guys, construit autour d’une petite cellule mélodique presque obsédante, une ritournelle que l’on garde en tête bien après le concert. Noé nous explique que cette composition est dédiée à ses musiciens. Un hommage simple et sincère à cette aventure collective.
Le public est ensuite entraîné dans un délicieux clin d’œil avec Gotta Get Away.
Les plus anciens reconnaissent immédiatement le thème de la mythique série britannique Amicalement vôtre. Impossible de ne pas revoir Roger Moore et Tony Curtis, Lord Brett Sinclair et Danny Wilde, lancés dans leur célèbre poursuite sur la Côte d’Azur, l’un au volant de son Aston Martin DBS jaune, l’autre dans sa Ferrari Dino 246 rouge. Waouh !!!
Mais Noé Huchard ne se contente pas d’une reprise nostalgique. Il déconstruit le thème, le transforme, le fait respirer autrement. Les harmonies se modernisent, les rythmes se déplacent, les improvisations ouvrent de nouveaux paysages tout en laissant toujours apparaître cette mélodie familière qui fait sourire toute une génération. Une relecture intelligente, inventive et particulièrement réjouissante.
Après ce moment de légèreté arrive Is El Chungo OK?. Noé raconte avec humour qu’« El Chungo » serait l’un de ses surnoms… sans qu’il sache vraiment pourquoi.
Le morceau, très bref, agit comme une transition, une respiration avant d’ouvrir la voie à Anhedonia, qui prend alors une tout autre dimension.
C’est dans cette pièce que Donald Kontomanou trouve un formidable terrain d’expression.
Et quel moment !
Son solo de batterie est tout simplement exceptionnel. Il commence presque dans un murmure, tout en retenue, jouant avec les silences autant qu’avec les frappes. Puis la tension monte progressivement. Les rythmes deviennent plus rapides, plus incisifs, plus percutants. Les idées se succèdent avec une créativité folle, sans jamais tomber dans la démonstration gratuite.
C’est à la fois stratosphérique et d’une incroyable musicalité.
Très vite, le public accompagne le batteur en frappant des mains en rythme. Une véritable osmose s’installe entre la scène et la salle. On sent que personne ne souhaite voir ce moment s’achever… mais toute histoire a une fin, même les plus belles.
Puis le concert semble encore monter d’un cran, ce que l’on ne pensait pas possible, avec Banger Nostalgie.
Cette fois, Noé chante. Et quelle belle surprise ! Une voix juste, chaleureuse, parfaitement maîtrisée. Très naturellement, il entraîne le public à reprendre avec lui une mélodie simple qui devient peu à peu un immense choeur collectif.
Toute la salle joue le jeu .
On chante, on sourit, on échange des regards. La frontière entre les artistes et le public disparaît totalement.
Tout semble à sa place.
C’est rond, c’est carré, c’est précis, c’est vivant. À mes oreilles en tous cas, c’est tout simplement parfait et le public, qui répond aux mélodies chantées de Noé, prouve que je ne suis pas le seul. Les applaudissements nourris, les cris enthousiastes et l’ovation finale d’une salle entièrement debout témoignent du bonheur partagé.
Le rappel offre un magnifique retour aux racines avec After you’ve gone, standard de 1918 popularisé par les plus grands jazzmen. Le trio en propose une lecture très personnelle, respectueuse de la tradition mais résolument ancrée dans le présent. Une manière élégante de rappeler que le jazz avance toujours en regardant son histoire.
En quittant la salle, une pensée me revient.
Je revois ce jeune garçon de dix-huit ans à peine à Caudéran en 2017.
Le talent était déjà là.
Aujourd’hui, l’assurance, la maturité, l’écriture, le sens du spectacle et cette capacité à créer un lien immédiat avec le public sont venus compléter ce talent naturel.
La promesse est devenue une réalité.
Et l’on se dit que ce musicien n’a certainement pas fini de nous surprendre.