Xalph : retour vers le futur des 70’s

Par Philippe Desmond

46 ans après son enregistrement, voilà enfin l’album de Xalph groupe bordelais emblématique de la fin des 70’s. Voici une chronique de l’album suivie de l’interview de deux de ses membres Serge Korjanevski et Jack Tocah

Album : « Xessander’s Present »

Patrick Briand : guitare, guitare-synthé / Jean-Michel Cursan : Prophet 5 , Fender Rhodes / Maurice Fari : batterie / Françoise Georges : chant / Serge Korjanevski : piano, Fender Rhodes, string ensemble / Claire Laborde : chant / Jack Tocah : basse

disponible sur label : https://soleilzeuhl.com/ et sur https://bandcamp.com/

Dans les années 70 le jazz se trouve dans une période critique, bousculé (une fois de plus), cette fois par le jazz-rock né en Angleterre avec Graham Bond, révélant des musiciens comme John McLaughlin, Jack Bruce, des groupes comme Soft Machine, le rock progressif se mêlant à la fête et brouillant encore plus les frontières. De l’autre côté de l’océan c’est Miles Davis qui viendra secouer le cocotier du jazz avec « In a Silent Way », « Bitches Brew », entraînant avec lui toute une galaxie de musiciens, Herbie Hancock, Tony Williams, Joe Zawinul. Un inclassable viendra encore plus semer le trouble dans les rayons des disquaires ne sachant où le positionner, Franck Zappa. Il ne sera pas le seul. En France, Jean-Luc Ponty changera son violon d’épaule partant aussi vers une révolution électrique, Gong naîtra, Zao, Zoo, Magma avec son univers si personnel. Plus près de chez nous, lassés du rock « ordinaire », des musiciens électriques se lanceront dans le vide avec leurs formations innovantes et non commerciales, citons Uppsala de Philippe Cauvin, Didier lamarque et Dany Marcombe, Sombre Reptile des frères Jean-Paul et Michel Dedieu et donc Xalph créé par Jean-Pierre Daran.

Drôle de nom que Xalph, fruit d’un brainstorming joyeux des musiciens, jeu des petits papiers disait-on à l’époque. Le groupe naît ainsi en 1975, il s’éteindra comme une bougie en bout de mèche en 1981, sans conflit, sans amertume, comme ça tout seul. Mais en 1980 un album a été enregistré et ainsi les bandes restent dans un placard. Dans l’interview vous aurez l’explication de ce revival…

Voilà donc ce disque, enfin ! Ceux qui en connaissaient l’existence l’attendaient depuis des lustres, certains, trop nombreux, sont partis avant, pensez-donc, 46 ans ! 77 minutes de musique (prévu à l’origine pour un double 33 tours, on ne parlait pas de vinyle encore ! ) 9 compositions originales De Jean-Pierre Daran, Serge Korjanevski et Jean-Michel Cursan, de longues suites (rien à faire du format radio edit).

Parlons franchement, adeptes du jazz dit classique, même du be-bop, du hard-bop, venez écouter si vous voulez mais ne vous fâchez pas, vous ne trouverez pas que c’est du jazz. Cela peut se comprendre, c’est pourtant une de ses branches, celle qui a poussé dans ces années de recherche que sont les 70’s et ont redonné de la vigueur à la musique même si tout n’est pas bon à garder. Cette musique est un témoignage.

Dans une chronique qui se veut informative il est de tradition de citer des influences pour guider le lecteur, même si souvent les artistes n’aiment pas trop cela. Alors je me lance, avec leurs personnalités les compositions de Xalph m’évoquent Zappa, Magma (d’ailleurs le CD paraît sur le label « Soleil Zeuhl ») mais aussi Weather Report, le Lifetime de Tony Williams, Soft Machine, Mahavishnu Orchestra.

La musique est très écrite, des chorus lui donnent de temps en temps la liberté du jazz, les harmonies sont complexes, le free s’introduit parfois. Musique contrastée, nuancée mais puissante, ambitieuse et agile comme l’intro du tout premier titre « Xessandereleph », les chants célestes qui nous transportent dans les profondeurs de la terre, c’est un univers surréaliste qui s’ouvre à nous.

Les compositions de JP Daran sont assez solennelles et contrastent avec celles de Serge comme ce « Passage du Peuple Joyeux » où la guitare et la batterie des regrettés Patrick Briand et Maurice Fari naviguent vraiment dans la mouvance jazz-rock, la grosse basse de Jack appuyant le tout.

« Exorde » de J.M Cursan met en valeur les harmonies de voix de Françoise Georges et Claire Laborde, un titre lumineux.

Laissez-vous aller à la découverte de cette musique, de cette époque bouillonnante de la scène bordelaise, celle où le bouche à oreille fonctionnait faute de réseaux sociaux, où l’IA était bien loin d’exister. Un retour vers le futur émouvant.

 

Interview de Jack Tocah et Serge Korjanevki

Propos recueillis à O2 Radio par Philippe Desmond pour Action Jazz et Dany Ducasse musicien qui, avant Xalph, avait partagé la scène avec Serge Korjanevki dans le groupe Th Marcus

Action Jazz : alors, racontez-nous cette histoire ! Comment cet album a-t-il été exhumé 46 ans après ?

Jack Tocah : j’avais récupéré les bandes il y a une dizaine d’années, c’est le frère de Patrick Briand qui les avait. Patrick est mort il y a environ vingt ans. C’est lui qui avait enregistré dans son studio Isis de Bordeaux. J’ai mis les bandes, les cassettes aussi de côté et je n’en ai rien fait pendant dix ans. Cet hiver un fan de Xalph qui m’a contacté plusieurs fois car j’avais mis des trucs sur You Tube. Comme il insistait je l’ai appelé. Il m’a demandé si on avait l’idée de sortir un album car il connaissait le label Soleil Zeuhl. Je les ai contactés et ils étaient intéressés. je leur ai dit que j’avais les bandes analogiques du studio mais que je ne savais plus ce qu’il y avait dessus. je ne les avais même pas écoutées ! Alors je me suis mis à la recherche d’un magnéto à bande. Joseph Ganter nous en a passé un mais il a lâché sur un côté, c’est Luc Lainé qui nous a passé le sien et j’ai ainsi pu numériser la bande. J’ai travaillé sur les bandes, je les ai nettoyées, de la post-prod pendant trois mois.

Serge Korjanevski : et les bandes ont rendu l’âme aussitôt numérisées !

JT : elles sont quasiment foutues, au fur et à mesure il y avait des dépôts qui tombaient, on ne peut plus rien en faire. J’avais demandé au label qu’on puisse masteriser . On l’a fait au mois de juillet à Globe Audio à Bordeaux avec Alexis Bardinet. On a ensuite travaillé sur la pochette avec Thierry Moreeau, puis la fabrication.

AJ : pourquoi cela n’avait-il pas été fait en 1980 ?

SK : le groupe s’est arrêté en 1981, sans vraiment de décision mais un jour on a constaté qu’on ne se voyait plus pour répéter, qu’il n’y avait pas de concert en vue. Pendant l’existence du groupe il y a eu plusieurs projets d’enregistrement dont un avec le manager de Magma mais il es parti au USA ou après deux albums son label a périclité, puis avec Klaus Blasquiz le chanteur de Magma ; j’ai encore tous ses courriers, ça avance, ça avance… et puis rien.

AJ : le groupe a existé combien de temps ?

SK : de 74 à 81 mais avec des changements de personnel

Daniel Ducasse : vous avez rajouté des choses à partir des bandes ?

JT : non, rien, j’ai nettoyé ce que je pouvais en passant au numérique, essentiellement le côté musical.

AJ : quelle était l’idée de ce groupe, se mettre un peu à part du monde du rock « ordinaire » ?

SK : l’origine de Xalph remonte au groupe Lucy dans le Ciel , de la musique théâtralisée. Ils avaient fait la première partie de Magma à Sigma (1). Un des deux leaders du groupe Yvan Blanloeil a voulu partir vers plus de théâtre, l’autre Jean-Pierre Daran n’était pas d’accord et a créé le groupe éphémère Amélie la Sèche qui est très vite devenue Xalph. Jean-Pierre est donc l’âme de Xalph, il a composé beaucoup jusqu’à ce qu’il ne se produise plus sur scène

AJ : on vous classait comment à l’époque, Jazz Rock, Ecole de Canterbury (2), Rock progressif ?

SK : plutôt Rock Progressif mais plus tard les journalistes ont commencé à nous placer dans la mouvance Magma, le mouvement Zeuhl.

AJ : les influences de Xalph à l’époque ?

JT : Jean-Pierre je pense avait le côté Zappa

SK : A l’époque j’avais l’impression comme comme Philippe Cauvin (3) d’ailleurs, que c’étaient des gens qui écoutaient très peu de musique, moins que maintenant. Moi j’aimais bien Weather Report, Magma bien sûr car c’était quand même un grand coup dans la gueule, Zappa

JT : oui chez Zappa il y a le côté délirant et de la musique écrite. Parce que sur notre album tout est écrit

SK : la différence c’est que les mecs de Zappa ils jouent ça facile, en déconnant, alors que pour nous c’était plus compliqué

JT : on travaillait beaucoup pourtant (rires) mais eux ils étaient salariés, pas nous !

AJ : quel était le public de ce groupe, vous jouiez beaucoup, vous sortiez de la région ?

SK : oui dans la région, à Paris à la Gaité Montparnasse, Lyon, mais beaucoup autour de Bordeaux quand même

JT : il y aura peut-être un live d’ailleurs à la Gaité Montparnasse, j’ai les cassettes enregistrées à la table par notre ingé son.

AJ : qui reste-t-il du groupe ?

JT : Serge , moi, Jean-Michel Cursan et Claire Laborde. Maurice est mort cet été, il a juste eu le temps de signer le contrat de l’album. Françoise l’autre chanteuse on ne l’a pas retrouvée malgré nos recherches.

AJ : qui a composé les morceaux ?

JT : Les compos sont de Jean-Pierre, Serge et Jean-Michel. Sur la version numérique il y a un titre de plus de Jean-Michel qui ne rentrait pas sur le CD ; ça fait quand même 77 minutes ! En vinyle ça faisait un double-album

AJ : trouvez-vous en tant qu’acteurs que cette musique tient toujours la route ?

JT : je l’ai fait écouter à des jeunes musiciens et ils sont rentrés dedans de suite. Elle a quelque chose de technique car c’est écrit mais c’est avant tout de la musique. En ce moment il y a beaucoup de musiciens qui montrent leur technique mais qui ne sont plus au service de la musique. Et des musiciens en plus il y en a des milliers maintenant, à notre époque ce n’était pas comme ça.

AJ : justement comment avez-vous commencé la musique ?

SK : enfant bien que dans un milieu ouvrier, mes parents m’ont fait faire du piano ; ils ont investi dans un piano droit. Mon père voulait aussi que je fasse du sport mais c’était raté ! Une vielle fille, qui en plus faisait le catéchisme, venait chez moi avec son Solex pour m’apprendre. Mes parents voulaient aussi que je fasse de l’accordéon car c’était leur génération mais j’y allais à reculons, le prof me faisait peur mais j’ai passé des concours, gané des médailles. Après les Beatles sont arrivés et l’accordéon sifflement en signe de débarras.

AJ : mais l’accordéon est maintenant revenu en force dans le jazz

SK : je m’en suis racheté un il y a dix ans et je m’y suis remis ! Je n’étais pas très assidu à jouer du piano mais très vite je me suis mis à composer des trucs. Je me suis acheté une guitare classique pour me mettre devant la glace et faire des trucs des Kinks ou de Leonard Cohen et écrire des chansons. J’ai ensuite bossé pendant mes études pour pouvoir m’acheter un clavier électrique.

JT : quand j’ai dit que je voulais faire de la musique mes parents m’ont regardé avec des yeux ronds, j’avais 14 ans. J’habitais à Périgueux, il n’y avait pas grand chose, ma mère m’a envoyé chez une prof de piano et de solfège, j’ai commencé comme ça. Mais moi je voulais faire de la basse, j’étais fan des Cream et de Jack Bruce ; j’ai eu la même basse que lui, j’avais fait les vendanges pour me la payer. Je me suis mis à travailler avec un copain qui faisait de la guitare ; on a travaillé avec un vieux violoniste qui nous refaisait solfège. A deux on se motivait. Après j’ai travaillé la basse tout seul, les profs de basse ça n’existait pas ! J’ai fait le conservatoire de Limoges en contrebasse à 18 – 19 ans et en même temps les baloches ! Au début je jouais du rock, du rock-blues et le premier truc que j’ai découvert en jazz c’est Coltrane. Mais j’avais pas trop compris ! (rires)

SK : chez les parents d’un copain, grands amateurs de musique classique – ils allaient à Bayreuth – qui avaient aussi des disques de jazz. Un jour mon copain me passe un disque de Coltrane, c’était Chim Chim Cheree (le thème de Mary Poppins) je lui dis je te l’emprunte. Je ne l’ai jamais rendu à son père. J’écoutais ça chez moi, j’étais en transe.

JT : moi j’arrivais à travailler ça et en même temps je faisais du baloche ! j’ai continué à travailler seul que ce soit l’harmonie, l’impro et voilà.

AJ : quel effet cela vous fait de voir renaître cette musique ?

SK : ça boucle la boucle.

JT : ça c’était arrêté bizarrement, là on clôt l’histoire.

SK : on sait qu’il y a dans le monde un petit public pour notre musique et ça nous fait chaud au coeur aussi.

JT : Il y a 80 CD qui viennent de partir au Japon !

SK : on a fait le job, on a soigné la production, la pochette.

AJ : et si ça reprenait vie ?

ST : là on est mal ! C’est une histoire ancienne mais bien présente, mais on a évolué chacun dans d’autres chemins

AJ : un one shot, un unplugged ? Allez écouter « The Weather Acoustic » le dernier album de Samy Thiebault en duo sax/piano acoustique, qui reprend le répertoire de Weather Report. C’est très réussi, il sera au Rocher le 11 novembre, à Eymet le 18 novembre et à Arcachon le 3 décembre.

ST : c’est difficile de réduire notre musique. Alexis Bardinet au mastering nous a dit qu’il était sûr qu’on allait être samplés, par rapport au son analogique différent des sons actuels.

AJ : Merci Serge et Jack pour cet entretien passionnant qui nous a fait revivre ces années de jeunesse toujours aussi présentes.

(1) Sigma manifestation culturelle emblématique de Bordeaux de 1965 à 1996

(2) Sous-genre du rock progressif dans les années 60 en Angleterre

(3) du groupe Uppsala

L’album est disponible sur le label https://soleilzeuhl.com/ et sur https://bandcamp.com/