C’est pas de la gnognotte!!
par Annie Robert, photos Thierry Dubuc
Rocher de palmer / Cenon Bordeaux / 6 avril 2018
1° partie : Titouan
Brumes et licornes, tentacules et gargouilles qui dansent autour d’une clarinette, c’est ainsi que démarre le drôle de duo que forme Titouan et son complice danseur Alex que nous découvrons en première partie (Titouan Arrabie-Aubiès, musicien chanteur et Alexandre Sossah). C’est percutant, vivant, soutenu par des boucles et des boîtes à rythmes, du beatbox et des enregistrements. Voici un hip-hop mélodique, travaillé, sensible, mâtiné de jazz et diablement cultivé. Avec une belle gestuelle, déliée et expressive, des morceaux construits, une musique raffinée même si elle est directe et franche, ces deux jeunes gens ont des choses à dire et le font bien.
Les effets sont parfois appuyés dans un souci de dramaturgie mais c’est du bon gros son au service de la tendresse comme du pathétique ( la vie est belle, un jour de plus). Bref, si vous n’aimez pas Maître Gims, que Grand Corps Malade vous déprime, allez donc regarder du côté de Titouan, vous aurez ainsi une idée de ce que peut donner du hip-hop lorsqu’il est mené par un bon musicien et un danseur généreux.
Et puis voici venir Moon Hooch et les amis accrochez vous à vos oreilles, écartez les enfants, rentrez les chiens, achevez les vieux et les malades … ça dégage grave!! Un passage dans l’ essoreuse, un branchement direct sur la génératrice. La piscine à ammoniaque!!
Ce n’est pas qu’ils soient nombreux… seulement trois; mais des énergumènes déjantés, biberonnés à l’énergie, soufflants, suants et survitaminés. Moon Hooch signifiant «Gnôle de la lune» je vous jure qu’ils ont du en boire de fichues rasades pour en arriver là. Pas de veillées aux chandelles, pas de couvent des oiseaux, pas de symphonies en dentelle, on est plus prêt de la transe, de la fête de la bière, du Hell- Fest sauvage que du sage swing à mémère…
Ces trois- là nous balancent sans ménagement un mélange enflammé de dubstep, de hip-hop, d’électro et de jazz free. De quoi sauter en l’air de surprise, de saisissement, et de joie!! Tandis que les saxophones s’emportent et grimpent dans les cintres, la batterie de James Muschler ( torse poil mesdames!) accroche le tempo et ne le lâchera plus.
Un vrai rouleau compresseur... La formule deux sax/batterie est totalement atypique et prend une dimension sonore haletante entre la clarinette contrebasse ( en métal, mais oui..) le baryton , le ténor et autre synthés. Le duel amoureux et constant entre les deux saxos de Wenzl McGowen et Mike Wilbur, ( volubiles et d’une technique sans failles) chacun se plaisant à pousser l’autre dans ses retranchements, à grands renforts de stridences, d’ envolées improvisées, de caresses mélodiques et de rauques feulements, nous catapulte dans le paroxysme et l’excès. Le grand huit à eux tout seuls !
Leur but: foutre le feu, incendier les hémisphères, allumer les pieds et les muscles, soulever les poils… Ils osent l’énorme, l’incongruité ( un cône de chantier dans le pavillon du saxo ..) le hors norme, l’impensable, le brut de décoffrage tout en restant mélodiques, parfois sophistiqués. Il faut que ça pulse, que ça vibre, que ça avance. Ils sont comme des ogres croquant le rythme, dévorant jusqu’au cuivre de leurs instruments. Pas un instant d’arrêt entre les morceaux qui s’enchaînent.
La recherche du contact avec le public est permanente, c’est rentre dedans et on ne demande qu’à rentrer dedans portés par leur flamme, leur plaisir de jouer et de nous en mettre plein les yeux et les oreilles. Mais ( car il y a un mais..) ils ont le défaut de leurs qualités… cette configuration en triade, ne leur laisse pas beaucoup de possibilités, et forcément au bout de trois quart d’heure de bonheur, de tourniquette pimentée et de décibels forcenés, ils finissent par se répéter un peu, par reprendre les mêmes entrées, refaire les mêmes choix. Cette musique vibrante, répétitive jusqu’à la transe se délecte aussi d’un soupçon de manipulation. Il n’est pas question pour le public de penser, d’analyser ou respirer… Pris à bras le corps, on ne nous lâche pas un instant… On n’est pas là pour cela.
Mais on ne va pas faire la fine bouche, le « s’tu veux pincé », ou le mou du bulbe … Moon Hooch ce n’est effectivement pas de la gnognotte, c’est une expérience à vivre, un lâcher prise avec lequel il faut jubiler et accepter de se laisser absorber.. Du souffre et de la flamme.
Ces musiciens, qui ne se considèrent d’ailleurs pas «comme un groupe de jazz» le prédisent : «Ceux qui viennent à notre concert doivent s’attendre à faire cliqueter leurs os. Nous ne sommes pas la tasse de thé de votre grand-père (quoique…). Nos concerts vous pousseront à laisser sortir ce que vous ne pouvez pas exprimer tous les jours»
On ne peut pas dire mieux !!