Stacey Kent au Foirail : Love & Saudade
Par Vincent Lajus
Pau, Le Foirail, samedi 04 Avril 2026, 21h48.
Une salle comble est debout à applaudir pendant de longues minutes un concert d’exception.
Stacey Kent sourit, Jim Tomlinson savoure le moment, Art Hirahara a le visage illuminé.
Une fois de plus au Foirail, Jazz à Pau et Stéphane Kochoyan, son directeur artistique, nous ont offert une de ces soirées dont on se souviendra encore bien des années plus tard.

Stéphane Kochoyan
Le programme était alléchant dès la parution du programme de la saison 2025/26. La très grande Stacey Kent allait s’arrêter deux soirs dans la capitale béarnaise. La très grande, oui, car peu de chanteuses encore présentes sur la scène actuelle peuvent se targuer de proposer un répertoire intimiste, sans esbroufe, tout en émotion, retenue et classe. Et avec le sourire.
Si je devais contenter les tenants des comparaisons, le nom d’Helen Merrill me viendrait certainement à l’esprit, tant la capacité de la chanteuse aux deux millions de disques vendus à capter, à partager, à distiller les émotions jusqu’à l’oreille de chaque auditeur est immense, ainsi que le fit son illustre ainée, à présent âgée de 96 ans (!).
Stacey Kent est donc venue ce soir nous présenter son tout nouvel album, paru en ce même week-end Pascal – « A Time for Love » (Naïve Records). Le titre de l’album est explicite et définit à mon sens parfaitement l’univers de la chanteuse. Et puis, on en a bien besoin, surtout en ce moment.
Les titres vont s’enchaîner toute la soirée entre deux anecdotes évoquant des rencontres, notamment avec le prix Nobel de Littérature 2017 Kazuo Ishiguro (« Les Vestiges du Jours »), des souvenirs de famille avec son grand-père français qui l’initia à la chanson de notre pays – d’où peut-être son français impeccable et sans accent. D’accent, elle n’en a pas non plus en chantant en brésilien, en italien, en espagnol, etc… Stacey a dû faire L.E.A. dans une autre vie.
Au-delà de ces parenthèses qui nous ont permis de souffler un peu émotionnellement entre deux chansons si délicatement données, interprétées, nous avons pu découvrir une femme épanouie, heureuse, et toute entière dédiée à partager son art et celui de ses compagnons ; et rien que pour cela : Merci !

Le répertoire du soir nous a donc emmené en voyage, souvent avec des classiques de la chanson française qu’elle « aime tant » (n’a t-elle pas enregistré tout un album en français « Raconte-moi » – 2010 ?), Brel et « Ne me Quitte pas », Nino Ferrer et sa « Rua Madureira », « La Javanaise » de Gainsbourg. Nous avons bien sûr fait escale au Brésil qui l’inspire tant avec le grand standard « Carinhoso » de Pixinguinha, et repris par tant d’artistes. Pour lier le tout, la version française de G.Moustaki d’« Aguas de Marços », « Les eaux de Mars » de Tom Jobim nous fut proposée en rappel. J’ai savouré, et je ne suis pas le seul, la reprise des arrangements originaux et géniaux du créateur de la Bossa Nova par les musiciens du soir qui ont toujours joué avec un goût si sûr et affirmé tout au long du concert.
Nous avons aussi parcouru avec ce trio quelques unes des plus belles chansons du Songbook américain, avec « Trains and Boats and Planes » de Burt Bacharach et Al David, « God Only knows » (la plus belle chanson du monde selon certains, de Brian Wilson), le merveilleux « A Time for Love » signée Jhonny Mandel, etc… Boudiou ! Muitas emoções !
Perso, les larmes ont commencé à couler entre God Only Knows et A Time for Love. Et vous ?
De sa voix délicate et assurée, Stacey Kent nous a charmé, fasciné par ses interprétations si justes et stylées. L’esprit « saudade » l’habite jusqu’au bout des ongles, ce mélange de nostalgie et d’espoir si typique des chansons brésiliennes et lusitaniennes en général. Cette délicatesse s’est retrouvée dans le jeu « Getzien », les arrangements et compositions de son mari Jim Tomlinson (« 35 ans de mariage », nous confit la chanteuse avec malice et un plaisir visible) aux saxophones ténor et soprano, ainsi qu’aux flûtes traversière et alto. Un peu de percussion aussi pour ajouter une touche à des moments bien sentis. Quant au pianiste américain Art Hirahara, parfaitement au diapason sur le superbe Steinway D du soir chouchouté par Philippe Destouesse, son accompagnement très inspiré et tout en finesse a été le pendant idéal pour asseoir les chansons du soir. Un dernier mot sur la qualité exceptionnelle du son. Une qualité de studio au service du public, ce n’est pas tous les jours, alors Bravo à l’ingénieur du son !
Des spectacles comme cela devraient être remboursés par la Sécurité Sociale ! Merci Stacey, Jim et Art pour ces émotions. Puissiez-vous continuer longtemps à nous faire revivre de tels instants de bonheur.







