Les vendanges des vignerons musiciens : Mario Canonge Trio

Concert au Domaine Tich et Grava

Par François Laroulandie, texte et photos.

Verdelais, samedi 19 septembre 2026.

Mario Canonge, piano, compositions, chœurs / Michel Alibo, contrebasse, guitare basse, chœurs / Arnaud Dolmen, batterie, chœurs

Action Jazz avait rendez-vous à Verdelais, commune du sud de l’entre-deux–mers jusqu’à présent mieux connue pour sa basilique que pour sa scène jazz. Créée à l’initiative de deux vignerons en agriculture biologique également musiciens, Thomas Fonteyreaud (domaine Tich et Grava) et Jean-Rémi Larrat (Château Chatard), l’association Ferment’Art inaugure ce soir un nouveau cycle de rendez-vous autour du jazz. Également partie prenante de cette belle initiative, Jean-Philippe Bouix, producteur de farine et blés anciens en agriculture biologique au domaine de Glayroux, musicien lui aussi, s’occupe du son.

Bien plus qu’un concert, c’est à un moment de rencontres, une soirée caribéenne autour d’artistes originaires de Martinique et de Guadeloupe que nous sommes conviés dès dix-neuf heures. Sur l’affiche annonçant la soirée, la mention « complet ». Mais nous avions réservé nos places et sommes accueillis avec le sourire, en invités. Traversant le chai, il faut ensuite franchir une étroite passerelle enjambant le ruisseau Le Galouchey pour accoster comme sur une île enchantée, clairière secrète entourée d’eau, de bambous et figuiers. Des lampions entre les noyers, deux scènes et des bancs en demi-cercle, des barriques sur lesquelles se restaurer, assiettes antillaises et dessert coco, dégustation des vins du domaine, tout est mis en œuvre pour le bien-être de chacun et chacune, Thomas Fonteyreaud veillant à tout.

En première partie nous est proposée une performance de danse afro-butoh mêlant percussions et voix à l’expression corporelle : « Le corps est poésie ».

Nathalie Néris, écriture, percussions, danse, voix / José Chalons, chorégraphie, danse

Une première en public ce soir pour cette pièce originale, écrite par Nathalie Néris, originaire du Vauclin en Martinique et résidant à Langon, inspirée par les créations de la compagnie Bernard Lubat à Uzeste, et performée par José Chalons de Rivière-Pilote. Danseur et chorégraphe, José Chalons a été formé en danse africaine par Elsa Wuliaston et par Shiro Daïmon en danse-théâtre Nô Kabuki.

La « scène » est minimaliste, dans le cadre végétal délimité par un cordon de feuilles sèches, un tapis au sol, et les arbres comme ciel et fond de scène. Aux pulsations envoûtantes du djembé, aux feulements sur la peau tendue, aux crissements des graines ou des coquillages, aux textes dits par Nathalie Néris, répond l’expression corporelle de José Chalons. C’est une rencontre entre le butoh, forme expressive née au Japon en réaction à la destruction de Hiroshima, corps suppliciés, lenteurs inspirées du théâtre japonais et les influences de danses africaines rythmées par les percussions. Le corps enfermé, corseté dans sa souffrance, le corps lentement libéré par les mots en créole « sòti..sòti… », c’est une ode à la résistance « …ou fò ! », à la liberté. Dans cette nuit de septembre donnant à la végétation des silhouettes de mystères, la pénombre alentour rapproche performeurs et assistance dans une communion aux allures secrètes.

Changement de scène pour accueillir Mario Canonge Trio.

Mario Canonge, compositeur et pianiste prolifique, mène une carrière riche et variée, autant dans le jazz que dans la musique antillaise ou africaine. Ce « polyglotte de la musique » qui a fait ses premières gammes sur le piano de l’église de Sainte-Thérèse en Martinique, puis parti prolonger ses études musicales à Paris en 1979, présente ce soir le deuxième volet de son trio avec Michel Alibo, complice de longue date depuis la Martinique, et Arnaud Dolmen, batteur guadeloupéen que nous avons le plaisir de retrouver à chacune de ses performances dans la région.

Caldeira, l’album est sorti en 2026 (voir la chronique AJ du 8 avril), c’est le résultat de l’explosion du volcan, éruption cathartique libérant l’énergie contenue. C’est aussi le mot qui définit justement la musique de ce trio dont la complicité saute aux oreilles dès les premières mesures : ‟Gospeléeˮ est un hommage au volcan martiniquais, expression du « feu qui nous anime ». Le piano s’emporte dans des feux d’artifice, un jazz éclatant où surgissent des élans créolisants, la contrebasse de Michel Alibo toujours là où il faut (après résolution d’un petit souci de sono sur la corde grave, c’est du direct), enchaînée aux ruptures de rythmes que mène Arnaud Dolmen, époustouflant.

Tous trois sont en parfaite symbiose, à l’écoute de chacun, et adaptent leur jeu aux improvisations qui ne manquent pas de surprises. La joie de jouer ensemble est bien là, produit des années passées à se côtoyer : l’émotion est palpable lorsque Mario Canonge évoque la vingtaine d’années en compagnie de Arnaud Dolmen et les plus de quatre décennies aux côtés de Michel Alibo, entre autres le bassiste de Sixun.

‟Rue du figuierˮ, une composition de Mario Canonge en un double hommage, à sa mère décédée à l’âge de cent un ans, et à la Montagne Pelée, est l’occasion de se lâcher dans une joute débridée entre piano et batterie. Pour Mario Canonge, en effet, l’improvisation est au cœur de sa conception de la musique, considérant que « le jazz, c’est le fait de pouvoir créer, communiquer et qu’il se passe des choses ».

Un titre piano solo en ballade pour calmer les esprits, ‟Cyparis flowerˮ, rejoint par les balais caressants, la contrebasse claque et feule, plaintive ou grave, notes de piano emportant les âmes voyageuses.

‟Woulé lèw léˮ c’est LE morceau qui entraîne tout le monde, ansanm à reprendre en chœur ces trois mots créoles, incitant à se lever et danser sur des accents zouk. Les trois musiciens échangent un regard, Michel Alibo empoigne sa guitare basse, Mario Canonge annonçant un « changement de programme ». Et de partir sur des rythmes d’enfer, basse en chorus quasi impossibles à suivre, cela sans compter sur Arnaud Dolmen qui a encore de la réserve. Il y a de la mazurka, biguine, zouk, et avant tout le plaisir du jeu.

Et pour clore dans une belle ambiance, invitant à la danse, la célèbre chanson antillaise ‟Lésé paléˮ « Lésé tché nou palé, lanmou cé pa péché… » met tout le monde d’accord : ce soir il s’est vraiment passé quelque chose !

Il n’est pas loin de minuit lorsque l’on doit se quitter en se promettant de nous retrouver bientôt. Cette première édition de Ferment’Art fut une belle réussite, et comme on dit du côté des Antilles : a dan dot’ soley !