FRANCOIS BERNAT QUARTET

HOMMAGE À LA MUSIQUE DE MILES

par Sylvie Delanne

Le Vox de Saint Christoly de Blaye le samedi 27 janvier 2024.

Enfin un concert de jazz dans le Blayais !

Le Vox à St Christoly de Blaye accueille ce soir LE FRANCOIS BERNAT QUARTET !

Cette petite commune de 2000 habitants possède une salle qui a longtemps fait les beaux jours du cinéma puis a été reconvertie en théâtre par une équipe municipale sensible à la Culture. Épaulés par l’association CultureVox, ils participent au soutien de la scène jazz dans cette région excentrée aux confins de la forêt charentaise.

Ce soir, je vais avoir la grande chance de découvrir un quartet atypique autour du contrebassiste FRANCOIS BERNAT, les excellents FREDERIC BOREY au saxophone ténor, HUGO CORBIN à la guitare et EMILE SAUBOLE à la batterie pour un hommage appuyé aux fabuleuses compositions du grand MILES DAVIS des années acoustiques, 1947/1965.

François Bernat m’expliquera plus tard que, très jeune, il s’est pris de passion pour celui qui allait après la guerre 39-45 révolutionner le jazz par une curiosité insatiable pour un souffle nouveau qui deviendra le Hard-Bop et le jazz modal.

Miles pour se soustraire des contraintes harmoniques du be-bop pris l’habitude de jouer sans piano car, disait-il, « jouer sans piano libère la musique, c’est comme descendre une rue par une journée lumineuse, ensoleillée, avec rien ni personne sur votre chemin ». Ainsi le soliste pouvait inventer son cheminement, choisir une échelle, un mode et se concentrer sur sa couleur mélodique tout au long du morceau pour en extraire l’essentiel.

C’est ainsi que nous allons retrouver ici ce quartet sans piano ni trompette mais d’une liberté de jeu aérienne, colorée et envoûtante.

Après la présentation succincte de la place du grand Miles dans l’histoire du jazz et celle du racisme qui gangrenait la société américaine de ces années d’après-guerre, place au jazz !

J’ai choisi de présenter ici dans l’ordre, chaque morceau joué –

  • Le concert débute sur une composition de Miles Davis et Gil Evans de 1957 « Miles Ahead » tiré de l’album du même nom.

C’est parti ! Nous voilà sur la route d’un jazz qui a du devenir !

Le son rond et puissant sorti du sax ténor de Frédéric Borey nous embarque sur une route joyeuse.

Un rythme scandé par l’excellent François Bernat, le son profond de sa contrebasse jamais ne lâchera les phrases aérées de la musique, les images défilent, le batteur suit…je vais découvrir le son passionnant du guitariste qui peu à peu va reprendre le leadership du morceau avant de rendre la main au phrasé harmonique du saxophone.

  • On poursuit sur un morceau be-bop, Tadd’s delight – 1957 (tiré de Round about Midnight)

Une phrase répétée par le sax sur un tempo rapide repris par l’excellente Gibson ES-175 d’Hugo Corbin qui court sur les fils du ciel, François Bernat éblouissant nous donne un solo boisé en course folle et Emile Saubole au meilleur, le suit. Le cœur bat vite ! Le batteur discret puis efficace exécute brillamment la fin du morceau…ouahhh ! Reprise du sax – Éblouissant !

Le rythme est enlevé, guerrier, mais nous amène déjà dans un grand espace de liberté qui toujours caractérisera l’intention de Miles Davis

  • Puis vient « Circle » – 1965/68 –

Ce morceau du second quintet de Miles s’inscrit dans un univers très différent, plus calme, poétique, au son plus tournant. Le sax ténor de l’excellent Frédéric Borey démarre la mélodie puis

une reprise de guitare à se pâmer, quel son, quelle virtuosité de Hugo Corbin, ambiance planante, sous tendue par la basse du sax qui repart aussitôt dans les airs.

La composition est subtile, aérienne et aérée, chaude et lumineuse, apaisée et apaisante.

  • Pfrancing (No.Blues) – 1961

1,2 – 1,2,3,4… et c’est parti sur la contrebasse en leader , le sax lui répond parfaitement, liberté, respiration, saxo, guitare nous la font trompette, Frédéric Borey encore époustouflant…

La musique de Miles est colorée d’énigme, elle laisse toujours planer une ambiance de roman policier, l’Ascenseur pour l’Echafaud n’est jamais très loin

  • « Deception » – 1950 (Album – Birth of the Cool)

Le morceau s’enroule autour d’un thème rapide tenu par le sax.

Brillantissime Frédéric Borey funambule d’un exercice difficile dans ce morceau qui ne s’essouffle jamais.

L’exercice pour votre chroniqueuse est de trouver des mots justes qui rendent l’excellence du son, du rythme enveloppant, de la virtuosité du batteur dont chaque frappe est à sa place et réjouit subtilement l’oreille, des envolées lyriques du guitariste totalement inspiré et respiré et du sax rassurant tellement juste et fou, qui vient planer au-dessus de cet ensemble fusionnel.

Quelle époque riche et puissante

  • Le sixième morceau de ce concert marque une bascule vers le free-jazz, « Eighty One » (album E.S.P. – 1965 – Extra Sensoriel Perception

François Bernat démarre sur un riche solo de contrebasse (c’était l époque Ron Carter)

Il y a du suspense, de la curiosité, aussi une forme de spiritualité ou transcendance quand on sait qu’avec cet opus, Miles, en pleine communication mystique avec les amis disparus appelait ses musiciens à abandonner la structure harmonique pour se consacrer à une télépathie musicale.

On le ressent bien ici, ça marche comme ça, Frédéric Borey donne dans un exercice exceptionnel de finesse , de dialogue profond, l’intensité est palpable et l’écoute hyper concentrée

  • Puis vient une ballade phare tirée d’un album phare de 1959 Kind of Blue « Blue in Green » (feat. John Coltrane et Bill Evans)

Ambiance bleue en vert de la profonde guitare électrique (quel son!) qui enveloppe les phrases tendres du sax, rond, lent. Il y a là une grande liberté, une créativité sortie des sentiers conventionnels. Ce morceau fut d’ailleurs qualifié d’impressionniste en rappel de la liberté prise par ce courant pictural.

  • Suit « Joshua » Un grand standard du jazz composé en 1963 par Miles Davis et Victor Feldman – 1963

Ce standard du jazz offre encore une liberté étonnante au quartet amené par l’excellence de Frédéric Borey dont le rythme infernal ne faiblit jamais.

  • Pour finir, en rappel, François Bernat présente un superbe morceau très aimé du quintet créé par John Coltrane« Dear old Stockholm » (Round about Midnight – 1957) – une musique pure, simple, fusionnelle et harmonique.

Je repart de ce concert irradiée d’un jazz pur, puissant, inventif et qui tend vers un absolu quasi mystique.

Avec ces quatre excellents talents nous avons touché ce soir le ciel de la Note Bleue.

Je ne demande qu’une chose, c’est qu’un plus large public puisse, en Nouvelle-Aquitaine, bénéficier de ce moment extatique.

Ce fut trop court, trop juste, trop vrai pour rester confidentiel !

Je souhaite à tous les lecteurs de la Gazette Bleue de retrouver l’album de François Bernat et de revisiter très vite les albums du grand, unique et révolutionnaire Miles Davis.

Et, je ne peux finir sans remercier au nom d’Action Jazz, Madame Murielle Picq, maire de St Christoly et l’association Culture Vox qui ont oeuvré à l’accueil de ce concert et saluer la prestation technique de Mika Ghiotti, le régisseur responsable technique de cette belle salle du Vox à l’acoustique impeccable.

Lien à découvrir : https://francoisbernat.com/quartet