Festival Sauva’ Jazz 2026

Par Philippe Desmond et Philippe Marzat photos PhM
Sauvagnas (47), 26 et 27 juin 2026.

Quand en 2024 le musicien batteur Matthieu Chazarenc, enfant du pays (Agen) est venu faire un concert dans ce petit village de 519 habitants, à un quart d’heure de la préfecture du Lot-et-Garonne, il ne se doutait pas qu’allait commencer une nouvelle aventure. L’équipe municipale emballée par cette première soirée a décidé ainsi d’aller plus loin ; pourquoi ne pas organiser un festival de jazz ?
Chose faite en 2025 dans une relative discrétion – Matthieu n’avait pas osé en parler à Action Jazz – et cette année nous voilà enfin ici pour la deuxième édition.

Créér un festival de jazz, qui plus est à notre époque où des évènements sont annulés à cause de coupes budgétaires, de choix esthétiques parfois politiques, c’est une sacrée gageure et félicitons l’équipe municipale de Sauvagnas pour ce courage. Pour la direction musicale Matthieu était tout désigné, lui le musicien reconnu et apprécié. Concerts offerts, concerts payants, à la ferme, dans un champ, dans la salle des fêtes, guinguette en soirée, déambulation musicale bucolique, coopération avec l’école locale, on est vraiment dans un vrai festival ancré dans son petit territoire.

  • Vendredi 26 juin ; concert à la ferme de Lamourousse :

Akdeniz Duo

Par PhM

Pierre Clavé : oud, lavta, tanbur, buzuq, guitare / Ersoj Kazimov : percussions, bendir, riq
Dans l’écurie de la ferme, les chevaux attendent déjà le début du concert. Ils piaffent d’impatience. Le public arrive peu à peu et emplit la salle jusqu’à déborder au-delà de l’entrée.
Le groupe de ce soir est AKDENIZ DUO. Il va nous faire découvrir l’ambiance et les émotions de l’autre rive de la « Mer Blanche » (la Méditerranée).
Nous sommes partis pour un extraordinaire voyage, tant dans l’espace que dans le temps. Parcourant les siècles, nous passerons des pays Ottoman au Liban en traversant le Moyen Orient. Nous passerons sur les deux rives de la musique, le jazz d’aujourd’hui et la musique traditionnelle intemporelle qui s’ancre au bord d’Akdeniz (la Mer blanche). Très vite arrive la chaleur qui sévit dans les déserts et pèse sur la nature et sur nos âmes. Cette musique qui nous raconte la vie sous le soleil dans les villages au son des instruments ancestraux tels qu’ils résonnent depuis longtemps. Ce soir on entendra l’Oud (bien entendu), mais aussi le Lavta, le Tanbu, le Buzug … C’est Pierre Clavé qui nous offre cet éventail instrumental avec en plus la description et l’origine de l’objet. Il ajoutera à merveille sa voix pour des chants mélodieux empreints de mélancolie.. À ses côtés Ersoj Kazimov avec ses riches percussions au Bendir, au Riq …
La première partie du voyage, même si elle est fortement ancrée Ottomane, est totalement jazz avec des improvisations à souhait. La seconde partie est quand à elle plus basée sur les musiques traditionnelles. Elles nous entraînent dans des variations de rythmes qui nous rappellent que la vie est rude mais quand même belle, avec ses joies dans les noces ou les naissances avec ses sourires et ses festins mais aussi parfois avec une larme au coin d’un cil pour la peine d’un être parti. Mais la musique, la musique encore… Tout le monde vient, amis, voisins, gens de passage et quand le soleil tape trop fort sur les murs, c’est derrière les moucharabiehs qui dessinent l’ombre sur la faïence qu’on se retrouve, assis sur les tapis avec un thé brûlant, à chanter ou bien à raconter une histoire ou donner une nouvelle. Vous y êtes ? Nous ici dans l’écurie à Sauvagnas pas besoin de partir, Akdeniz Duo est là pour nous et quel plaisir.
Et puis, c’est fatal, le dernier morceau arrive et les applaudissements du public ravi terminent le rêve et le voyage prend fin.

  • Samedi 27 juin ; concerts dans le village

Atelier jazz et Big Band du Conservatoire d’Agen

A 70 kilomètres d’ici une grosse machine musicale va être en plein chaos, le festival Garorock subit les effets de la canicule, les orages, la pluie. Mais un petit village résiste épargné, pas par la chaleur, mais par la pluie et le tonnerre. Rendez-vous ainsi à 15h30 dans la salle des fêtes climatisée ! Inespérée ici et pourtant bien présente.
C’est l’atelier jazz qui débute cette après-midi musicale , du quintet au septet, le groupe autour de la chanteuse Célia Garcin va nous proposer ses versions de standards ou de titres moins connus mais tout aussi intéressants, avec une vraie qualité musicale.

On va d’ailleurs retrouver ces musiciens dans le big band qui enchaîne nous démontrant le très haut niveau de la formation musicale du conservatoire d’Agen dirigé par Sylvain Marthouret qu’on retrouve dans la section de trombones. A la direction et aux arrangements le solaire Jacques Ballue. Passion, fougue, joie le caractérisent et bien évidemment talent, un vrai passeur à qui tant de musiciens, dont beaucoup à la belle notoriété, doivent tant. Après 25 ans à Agen il rejoint le conservatoire de Bordeaux comme directeur des musiques actuelles (jazz compris !) ; Sylvain Marthouret lui rendra un bel hommage à la fin du concert.

Mais ce concert alors ? Un hommage à Stevie Wonder et l’album « Songs in the Key of Life » qui a, mais oui, 50 ans cette année ! Ils sont 18 pour jouer quelques titres de ce joyau arrangés à merveille par leur chef et joué…dans l’ordre alphabétique ! « Another Star », « As » , « Isn’t she lovely »… pour finir par un « Sir Duke » flamboyant. Un big band de très haut niveau qui aurait sa place dans n’importe quel festival aussi prestigieux soit-il. Arrangements raffinés, riches harmonies, mise en place parfaite une très belle formation avec ses deux chanteuses qui l’éclairent, rejointes par Jacques Ballue que nous découvrons au scat ! Rappel bien sûr avec un titre cette fois de Lalo Schifrin, le légendaire générique de « Mannix », une valse nous précise Jacques Ballue ; ah oui c’est vrai, je n’avais jamais fait attention à ça ! Le chef nous signale la difficulté du morceau, le but du jour c’est d’arriver au bout. Ils y sont arrivés et sans encombre même, évidemment. Allez, un petit dernier, « Armstrong » ça marche toujours.

Deux souffleurs sur un fil

Eric Séva: saxophone baryton / Daniel Zimmermann : trombone
Ce projet insolite et unique, un duo trombone baryton, s’il a pu surprendre à sa création, est devenu un spectacle très demandé après avoir été déclaré « choc » par Jazz Magazine et 5 étoiles par…Action Jazz. Et pour cause, un projet acoustique, certes simple à mettre en œuvre mais surtout d’une originalité incroyable, mêlant deux tonalités d’instruments différentes, chacun passant dans chaque titre du rôle de soliste ou d’accompagnement de façon si naturelle qu’on ne s’en rend même pas compte. Écoute mutuelle obligatoire pour ces titres pour la plupart connus, dans lesquels les deux soufflants se livrent à des improvisations, se surprenant eux-même parfois et en jouant avec délice. On y croise notamment Astor Piazzolla pour « Obvilion » et « Libertango », Stéphane Grappelli et ses « Valseuses » , Eric Séva lui-même avec l’hypnotique « Luz d’Eus » , les Gnawas du Maroc et pour finir une version musclée de « Caravan » nous faisant découvrir des sonorités insolites de leurs instruments. Une chance que d’avoir ces deux musiciens ici, une chance que de trop nombreuses personnes n’auront pas su saisir ; c’était gratuit (offert) et climatisé en plus…

Pour finir cette matinée (je n’ai jamais compris pourquoi une concert l’après-midi était dit en matinée) place à quelques enfants de CM1 de l’école de Sauvagnas. Ils ont travaillé en classe sur l’histoire du jazz, Eric Séva étant intervenu deux fois avec eux. Ils ont écrit un texte, choisi avec lui des illustrations musicales. Il sont quatre à monter sur scène pour nous faire découvrir leur travail ; ils étaient pourtant une trentaine en classe mais papas et mamans avaient d’autres choses à faire… Voilà donc malgré tout quelques graines semées (il n’y aura pas de photos des enfants, toujours délicat cette affaire).

Balade musicale à la découverte du village

Elle nous permettra de musarder sans le chemin de ronde (ancien fief des Templiers au XIIIe siècle ») de découvrir en bas du village l’ancien lavoir, de trouver un peu de fraîcheur en sous-bois au son des haltes musicales où certains se lanceront à danser. Il fait encore très chaud mais le moment est bien agréable. Retour au Jardin de Sauvagnas où la guinguette est animée par un trio de jazz ; assiettes gourmandes, crêpes, glaces (!), boissons , un vrai festival je vous dis.

22h : Le concert dans les champs – Baptiste Herbin trio « Django ! »

Baptiste Herbin : saxophone alto / Sylvain Romano : contrebasse / Matthieu Chazarenc : batterie.
Dans le champ en amphithéatre dominant l’ancienne forge, sont disposées des bottes de paille en guise de siège, on ne peut pas parler encore de fraîcheur mais on souffle un peu. Là encore l’affiche est superbe, avec un projet qui tourne énormément avec à sa tête Baptiste Herbin, un saxophoniste exceptionnel, prix Django Reinhardt 2018, un album « Django » prix de l’Académie Charles Cros en 2024 ; avec lui son fidèle et remarquable contrebassiste le marseillais Sylvain Romano et pour ce concert seulement Matthieu Chazarenc ce formidable batteur que beaucoup se disputent et donc directeur musical du festival et bénévole ce soir !
Action Jazz avait déjà parlé de ce projet lors du concert en juillet 2025 à Arcachon. Django Arcachon 2025
Pari osé que de rendre hommage à Django Reinhardt sans la moindre guitare sur scène, le sax alto la remplaçant ; pari gagné depuis longtemps grâce au talent et à la verve de Baptiste Herbin. Il réinvente Django, il le respecte aussi , il en montre l’universalité de la musique composée ou reprise par le légendaire guitariste, pas seulement cantonnée au swing manouche.


Le soleil se couche voilà « Night and Day » ou plutôt Day puis Night, le « troublant Boléro », « Indifférence », l’hommage au guitariste de John Lewis (Modern Jazz Quartet ») avec tout simplement « Django », « Anouman » bien sûr mais aussi ce choro brésilien composé par Baptiste, illustré de citations comme « Minor Swing » ou d’autres surprenantes. On sent que Baptiste est bien, il aime la campagne nous dit-il, il en vient, la ferme de ses grands parents le marque encore. Ca se ressent dans son jeu il se livre totalement avec générosité et naturel. Le trio fonctionne à merveille et en cadeau supplémentaire au rappel, Baptiste fait monter sur scène Eric Séva (Sax baryton) et Daniel Zimmermann (trombone). Alors que dans le champ très sec fraîchement moissonné il est interdit de fumer, c’est pourtant un véritable feu d’artifice qui nous est offert en final de ce festival avec « Doxy » de Sonny Rollins qui a rejoint St Thomas récemment.

Qu’à notre époque où parfois le gigantisme ou le mercantilisme en viennent à dénaturer certains évènements, existent comme ici des festivals à taille humaine, simples, chaleureux et de grande qualité est à souligner. Merci au village de Sauvagnas, à Nadine Labournerie la maire et à son adjointe à la culture Lise Smith, aux nombreux bénévoles, aux partenaires locaux qui ont aidé à la réalisation de ces deux jours, à Matthieu et aux musiciennes et musiciens. On parle déjà du rendez-vous de l’année prochaine.

Galerie photos de Philippe Marzat

Aknediz Duo

Atelier Jazz

Big Band

Deux souffleurs sur un fil

Déambulation

Baptiste Herbin trio

Ambiance du lieu