par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.
Guinguette chez Alriq, Bordeaux le jeudi 17 mai 2018.
Nous sommes depuis quelques jours déjà au mois de mai et le fait est qu’il est difficile de s’en rendre compte tant la météo est capricieuse. Néanmoins un indicateur nous le confirme, la Guinguette chez Alriq est à nouveau ouverte et ses lampions scintillent désormais quatre soirs par semaine. Dire que tout le monde attendait cela est un euphémisme. On en rêvait de retrouver cette ambiance si décontractée dans ce lieu magique, tout au bord de la Garonne, si loin et si proche de la grande ville, juste en face. C’est complet et on ne rentre qu’au compte gouttes et si quelqu’un s’en va. La Garonne aussi avait envie de revenir, elle est là présente pas très loin du bar à tapas, occupant sans aucune gêne quelques ares de l’endroit. Qui l’eut crue…
Une autre personne avait aussi envie de revenir, Cécile Royer la productrice du Collectif Caravan qui dans un passé pas si éloigné a été cinq ans ici programmatrice musicale. Cette fois c’est elle qui est programmée, plus exactement ses artistes. Le trio de Thomas Bercy, pilier du Collectif Caravan, est accompagné du grand saxophoniste de Chicago Ernest Dawkins.
Celui-ci on le connait surtout pour le Ethnic Heritage Ensemble, le trio avec le tromboniste Joseph Bowie – le frère de Lester – et le flûtiste percussionniste Kahil El’Zabar. Formation presque inclassable mêlant les cultures africaines, la tradition jazz New Orleans, le free, vue à Bordeaux en 2004 et 2012 me concernant. Mais Ernest passe aussi à Bordeaux de temps en temps et s’y acoquine avec nos excellents musiciens locaux. C’est le cas cette semaine et donc ce soir. Thomas Bercy est au piano, Jonathan Hédeline à la contrebasse et Philippe Gaubert aux baguettes. Dans ces cas là le répertoire est davantage étiquetable, du jazz, ce qui reste très ouvert on va le voir.
Quand on a déjà vu le EHE on peut être surpris d’entendre Ernest annoncer le premier titre « Softly as in a morning sunrise ». On sait depuis longtemps que les standards sont un prétexte, un point de départ pour partir à l’aventure. Ernest Dawkins est au sax soprano, il en tire un son très pur, nous rassure avec le thème, joué fidèlement ; la rythmique est en place ?
Alors en route ! Le soprano se fait explorateur de sons, le tempo monte, très vite Thomas Bercy faitcorps avec son piano manquant presque de le faire chavirer ; quand il en joue il est habité. Softly ? Tu parles ! Dans cette frénésie Philippe Gaubert est à son aise et Jonathan Hédeline s’envole aussi.
Pendant les chorus Ernest Dawkins « fait la circulation » avec son sifflet, esquisse des pas de danse, il reprend la parole de son soprano, semble se perdre sur les chemins, puis miraculeusement nous reconduit au thème bien connu. Il ramène, non sans difficulté, son trio au calme pour un final tout en délicatesse. Ceux qui ne le connaissaient pas et qui écoutent viennent vite de voir à qui ils avaient affaire ; car chez Alriq le lieu est tellement étendu que tout le monde n’est pas attentif et ça discute ferme, fort. Et cette fichue piste de danse qui éloigne les premiers rangs de la scène… Pour le moment Ernest joue, mais il analyse la situation, il observe. Il va commencer à descendre sur le plancher et sur un thème coltranien aller au devant du public, après avoir relancé Thomas à plein régime sous les lampions colorés. Sollicitant les claps rythmiques de l’assistance sur un magnifique solo de Jonathan, puis entonnant de son soprano « A Love Supreme » il va tout simplement nous le faire chanter longuement. Ca commence à prendre…
Une douceur avec « Misty » , très belle version, au sax alto en déambulant autour des tables, puis un très envoûtant « Afro Blue » plein de fantaisie, toujours son sifflet de chef de gare, et cette patte bien personnelle parfois fantasque.
« Vous savez je viens de Chicago et là bas on joue le blues… » et soudain le concert prend une direction pas prévue au départ, le trio a compris et réagit aussitôt ; on est chez Alriq, ici c’est une guinguette, il faut que ça guinche ! Le jazz c’est ça aussi, au début c’était même surtout ça. Alors allons-y semble dire les musiciens, faisons le job. La piste est envahie instantanément, arrive « Work Song », mêlé de « When the Saints… » on passe à « You Rascal You » (Vieille Canaille) et ça danse !
Facile, il sort les saucissons, vont me dire les grincheux. Le métier, une façon d’aller chercher un public – ici celui-ci vient davantage pour le lieu que pour les groupes – et de l’emmener vers des choses qui au départ ne paraissent pas le concerner. « On est allé voir du jazz et on a dansé comme des fous » pourra t-il raconter. Quel bonheur en plus d’entendre la rythmique à fond pendant que, devant, Ernest fait un peu le pitre tout en jouant dans les hautes sphères.
Public dans la poche il prend alors tout le monde par la main pour une très douce « Beatrice », celle de Sam Rivers, et un sax de velours. L’attention est captée, c’est gagné. Good job !
Tellement sympa et accessible cet Ernest qui nous lance « Thank you for making me be myself » en guise d’au revoir.