
Alain Jean-Marie « Gwadarama » et « Réminiscence »
Retour aux racines
Lors d’un échange avec le producteur Thierry Gairouard à l’occasion de la sortie des albums de Sylvain Ransy et de Franck Nicolas, il m’a évoqué deux albums qu’il avait aussi produits avec Alain Jean-Marie. Tous ces musiciens venant de Guadeloupe ont tant de choses à raconter, une culture parfois douloureuse à partager, des musiques pas seulement « chaloupées » ou ensoleillées comme on voudrait nous le résumer. Ces deux albums d’Alain Jean-Marie datant de 2013 pour Gwadarama et 2014 pour Réminiscence seulement sorti en 2023 en sont le reflet.
Quand on évoque en Métropole la musique des Antilles ou plus précisément de la Guadeloupe on pense de suite aux musiques dansantes et commerciales comme le Zouk, éventuellement la Biguine plus ancienne et ses versions par des chanteurs de variété mais on occulte le Gwoka. Le Gwoka est une forme mêlant danse, rythmes joués aux tambours, chants à répondre en créole guadeloupéen. Les premières traces remontent au XVIIè siècle où les Africains déportés en Guadeloupe faisaient résonner leurs tambours en forme de résistance. Le Gwoka s’est vu renforcer dans les années soixante par la montée des mouvements nationalistes. Le Gwoka est inscrit depuis 2014 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (Unesco).
Gwada-Rama
(ou Gwadarama suivant les versions)

Alain Jean-Marie : piano / Marcel « Mano » Falla : basse / Raymond Grégo : batterie / Roger Raspail : Ka et petites percussions
Gwada-Rama se veut, à l’initiative de Thierry Gairouard, un album de piano jazz guadeloupéen ancré dans la tradition de ces rythmes antillais, un éventail de ces musiques. Il puise son essence dans les musiques traditionnelles de l’ile. Un Lewok (un des 7 rythmes du Gwoka) solaire autour du tambour Ka ouvre l’album, « Zalizé » écrit par le trompettiste Franck Nicolas. Biguine bien sûr en suivant avec « Bato-La ». Écriture plus jazz pour « Morena’s Rêverie » d’Alain Jean-Marie avec un piano brillant, du blues tropical avec « Blues for » de Roger Raspail, retour à la tradition avec l’ondulant « Tijan ». Surprise avec « Zouk-la » reprise du « Zouk-La-Se Sel Medikaman Nou Ni » du regretté Jacob Desvarieux notamment cofondateur de Kassav. Un hommage d’Alain Jean-Marie à ce magnifique compositeur guadeloupéen. Final avec un kaladja (un autre des 7 rythmes du Gwoka) composé par Franck Nicolas pour cet album coloré, chargé d’histoire et de culture gwada qui remet ainsi les choses musicales de cette ile à leur vraie place.
Réminiscence

Alain Jean-Marie : piano / René Geoffroy : chant, boulaguel, Ka / Gino Sitson : chant, percussions
Autre témoignage d’Alain Jean-Marie à la riche culture musicale de la Guadeloupe, voilà « Réminiscence », un trio piano et deux voix. Il y célèbre le Boulagel ( ou bouladjel, boulagyèl) une autre expression du Gwoka surtout vocale.
C’est je cite : une expression musicale traditionnelle unique à la Guadeloupe qui consiste en une superposition polyrythmique de vocalisations percussives (bruits de gorge sur onomatopées et halètements) et de battements de mains réalisée par des hommes pour accompagner certains chants traditionnels, notamment ceux des veillées mortuaires de Guadeloupe continentale.
Alain Jean-Marie vient apporter ses harmonies de piano à ce style de chant traditionnel devenu bannière des mouvements nationalistes de Guadeloupe. Ainsi il y a une dizaine d’années la chanteuse bordelaise Ceïba, au répertoire fait de musiques du monde qui avait-elle repris le boulagel « Evariste Siyed Lon » du groupe Kannida avait-elle été accusé d’appropriation culturelle par des groupes nationalistes mais vite soutenue par le monde de la musique guadeloupéen. Paradoxalement son arrangement avait relancé ce style dans l’ile.
Le boulagel est assez spectaculaire à voir avec ses solistes, au moins deux, les repondès qui frappent des mains, les boularyens qui vocalisent aussi mais rythmiquement. Un commandeur, véritable chef d’orchestre gère le tout.
Alain Jean-Marie offre une expérience inédite en élargissant ainsi l’audience à un public néophyte, le tout avec son talent de pianiste. Avec lui René Geoffroy du groupe Kannida avec sa voix qui porte à des kilomètres et Gino Sitson maître des polyphonies africaines.
Voilà deux albums d’Alain Jean-Marie en marge de sa carrière de jazzman plus « classique » et qui, s’il en était besoin, confirment qu’on a affaire à un maître de la musique universelle.






