Texte et photos Philippe Desmond.

Bordeaux, les 8 et 10 janvier 2020.

 

Franchement je ne pensais pas écrire à nouveau cette année sur la « tournée «  de Camélia Ben Naceur à Bordeaux. Tout comme l’an dernier à la même époque, quatre dates, à l’Apollo,

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au Thélonious et au Café Brun. Je m’étais dit ça va faire beaucoup, ça va sembler louche. De là à ne pas aller la voir en trio avec Nolwenn Leizour et Roger Biwandu il ne faut pas exagérer non plus. En trio ou comme ils le disent en power trio, cette petite boule d’énergie qu’est Camélia emportant tout sur son passage. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi un de ses surnoms – avec aussi l’autre miracle de Lourdes car elle est née là-bas et y vit encore en pointillé entre deux tournées avec Billy Cobham, Bill comme elle dit – est la Marmotte, car ce n’est vraiment pas du tout son genre d’hiberner près de six mois !

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Ce trio épisodique qu’elle forme avec Roger et Nolwenn, je l’ai entendu maintes fois – la dernière c’était en groupe vedette au festival « Août of Jazz » de Capbreton l’été dernier – et à chaque fois je me fais piéger par ces trois superbes musiciens. De voir leur aisance sur scène, cette décontraction apparente, cette improvisation dans le choix des titres qui se fait en direct, cette joie de jouer ensemble, ce talent. Quand on les connaît un peu on sait que tout cela n’est que le fruit d’un travail caché énorme, d’une forte exigence avec sois-même. Pensez-y quand vous allez à un concert, que vous tiquez parfois sur le prix du billet d’entrée – hier soir 8€, une misère pour un tel plateau – pensez à ces heures de travail et pas seulement à ces deux heures « à s’amuser » sur scène…

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Alors certains vont me dire que bien sûr ils ne prennent pas de risques en jouant des standards, les ficelles, la routine… Mon œil, ou plutôt mon oreille ! Déjà deux concerts cette semaine et des versions tellement différentes sur les titres communs, le répertoire changeant au gré des envies mutuelles. « Black Nile » de Wayne Shorter pour commencer, un démarrage qui pour un sportif serait une hérésie, à fond de suite ! Qui mène le jeu, Camélia, Roger, voire Nolwenn ? Tout se passe dans l’instant, les regards échangés, ça monte, ça descend, ça breake, ça repart. Une des caractéristiques du jeu de Camélia c’est cette attirance pour les ostinatos qui font monter la transe, la rythmique les soutenant fiévreusement. Mais ce trio tout en puissance apparente sait aussi tourner à bas régime, telles ces versions délicates d’ »Anna Maria »- toujours Wayne – ou de «There’s no greater love » pleine de subtilités, de variations.

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Avant la pause, comme me le dira Camélia, ils vont lâcher les chiens sur une de ses compositions « Back to Earth » qui tourne autour d’une boucle de basse enivrante ; quel son que celui de Nolwenn et pourtant on est bien à 140 bpm ! Retour sur terre j’en doute, plutôt un décollage vers la stratosphère de Camélia qui va pousser Roger à se dépouiller sur un des meilleurs solos de lui que j’ai jamais entendus et pourtant je ne les compte plus.

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Comment ils se régalent sur scène, comment ils nous régalent ! A la fin du titre on dirait des gosses contents de leur mauvais coup. Que le jazz peut-être festif !

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Roger est donc ce soir entouré de deux femmes mais l’homme est gourmand et il en fait venir une troisième, passée simplement prendre un verre, mais qui se promène toujours avec son instrument sur elle, sa voix. Monique Thomas est là, entre deux tournées -musicales bien sûr – et ne rechigne pas à l’invitation. Rien de préparé, alors on sort le solide, le costaud « Every Day I Have the Blues » par exemple. Et voilà le Thélonious qui clape, invective comme dans un bon vieux club de NO ou de Chicago. Comme ça à froid, en trois mesures, Monique a embarqué tout le monde, portée par le trio déchaîné. Cadeau.

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La suite sera du même acabit, alternant ballades, si l’on peut dire, comme « Dindi » de Tom Jobim si mélodieuse, ou des morceaux de bravoure comme cette « Caravan » modèle Tizol 2020, toutes options au début mais qui va finir bien cabossée entre les mains de ces malicieux artistes. Le merveilleux « Sing a Song of Song » de Kenny Garrett pour finir ou presque, le rappel demandé nous ramenant à notre enfance avec « Some day my Prince will come » où le facétieux Roger traduirait bien le « come » avec le sens du « Come together » des Beatles… Mais les filles l’en empêchent.

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Il reste encore deux concerts, ce samedi au Thélonious et demain dimanche 2 au Café Brun à 19 h. Profitez-en !

Une autre bonne nouvelle c’est l’album de Camélia Ben Naceur quasiment bouclé et dont on va bientôt entendre parler. Elle y jouera ses propres compositions en trio avec d’autres musiciens et mon petit doigt – qui aurait entendu certaines choses – me dit que ça va être drôlement bien.