Par Philippe Desmond.
Le Caillou, Bordeaux le 10 mai 2018.
Revoilà ces fameuses frontières introuvables du jazz, si floues que des musiciens parfois s’égarent et les franchissent. D’autres les ignorent et font de la musique tout « simplement ». Exemple avec le Jazz Vibes quartet ce soir au Caillou. Allons-y par ordre alphabétique pour ne vexer personne. Je plaisante ce sont des gens charmants.
Jean Patrick Allant, la soixantaine fringante, batteur de son état – musicien aussi comme va le charrier son collègue pianiste – depuis toujours quasiment, plus habitué aux musiques dites savantes ou plus légères comme les opérettes mais passionné de jazz.
Jacques Ballue, pianiste, compositeur, arrangeur des plus renommés, professeur au CRR de Bordeaux, touche à tout de grande classe et très recherché.
Aurélien Gody, le jeunot de la troupe, contrebassiste de grand talent qui lui vit le jazz avec Didier Ballan ou le Flora Estel Swingtet.
Enfin Patrice Guillon, percussionniste et vibraphoniste soliste de l’Opéra de Bordeaux, dont il a déjà dirigé l’orchestre mais qui a aussi travaillé le vibraphone avec Gary Burton à Berklee, tout simplement. Il est membre du du sextet de jazz de l’Opéra, et oui ça existe. Pas de frontières on vous dit, enfin pour certains seulement…
Le piano et le vibraphone ça ne va pas si mal ensemble, Chick Corea (qui sera en solo à l’Auditorium de Bordeaux le 9 novembre) et Gary Burton nous l’ont brillamment montré. C’est vrai que ce dernier instrument est à cheval entre le premier avec son clavier fait de lames de métal et les percussions pour la manière d’en jouer. Il faut donc que les deux ne se marchent pas sur les pieds ou les touches. Aucun problème de ce genre ce soir, les nombreuses compositions originales les quelques reprises et leurs arrangements ne souffrent pas de ce défaut. L’ensemble crée même une harmonie à la fois chaude – pas si mal le piano numérique du Caillou et surtout bien utilisé – et rafraîchissante de par les sons cristallins du vibraphone. Bien assise sur une rythmique sans faille à laquelle participe parfois le piano, cette harmonie est aussi réussie dans les ballades délicates que dans les morceaux plus swing. Tiens voilà un « tango manouche » (!) qui démarre comme une samba, arrive une valse composée par un certain Jean Courtioux, présent ce soir, tout simplement le père fondateur de toutes ces générations de musiciens de jazz et autres que nous connaissons dans la région. Il a notamment collaboré avec Michel Legrand, il lui a écrit des arrangements et c’est vrai que le titre joué nous rappelle ces sonorités caractéristiques.

A gauche Jean Courtioux et Jacques Ballue au piano
On sent un réel plaisir des musiciens, une certaine gourmandise même et les interventions parlées de Jacques Ballue, pleines d’humour, pimentent tout cela. C’est la première sortie publique du quartet qui vient d’enregistrer un CD promotionnel, pas encore tout à fait fini, au studio Berduquet de Cénac (lire à son sujet la Gazette Bleue #25) ; vu la qualité du matériel sur place que l’ingé son Jean-Christophe Dignan connaît parfaitement et le vrai piano à queue qui s’y trouve ça devrait bien sonner…
Le vibraphone c’est beau à entendre avec cette couleur et ce timbre si particuliers, mais c’est aussi un spectacle visuel, surtout joué à quatre maillets. Patrice Guillon est un spécialiste de ce jeu et ici dégagé du carcan de la musique classique, il peut donner libre cours à son inspiration. Pas si simple pour un musicien habituellement prisonnier de ses partitions et bel esprit d’ouverture de ce virtuose.
Un très agréable concert qui en appelle d’autres, espérons le, ce serait dommage de se priver de tant de qualité musicale… et de la bonne humeur de ces musiciens.
Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=gtUssZ7_-JI
Gazette Bleue #25 : https://blog.lagazettebleuedactionjazz.fr/gazette-bleue-n25-novembre-2017/
Site Jacques Ballue : www.jacquesballue.com