© Laureen Burton

Robinson Khoury à l’Astrada de Marciac

Par Annie Robert

24 /07 /2026

Décidemment les soirs se succèdent à l’Astrada de Marciac et les concerts de haut vol également. Après le génial Daoud, les merveilleux Poets of Forest, c’est au tour du Robinson Khoury trio de nous prendre par l’oreille pour une découverte étonnante, organique et intuitive.

Attention autre monde, autre réalité! Musique novatrice et multiculturelle ! Il présente ce soir “Transara” : un passage entre les mondes, une connexion entre différents espaces et états ( c’est comme ça qu’il le définit !) Ça peut paraître abscons ou prétentieux quand on le dit ainsi. Leur musique ne l’est pas. Cette démarche affichée, presque théorique pourrait effaroucher les esprits, mais cela va chez eux de pair avec une création très loin d’être vide ou froide. Elle est au contraire riche de mille trouvailles charnelles, des pépites de vie, qu’on découvre au fil des minutes du concert.

Robinson Khoury est un tromboniste d’exception ( ce qu’il arrive à faire avec la coulisse de son instrument 77 ou son bocal !!) un explorateur qui s’abreuve à toutes les cultures et toutes les techniques. A la fois dans le jazz et en dehors du jazz avec un apport musical éclectique et dense.

Avec cette écriture croisée entre le groove, le classique tout court, les synthétiseurs et les loopers, on sent bien qu’il s’agit pour lui de sortir du cadre conventionnel du jazz ( thème/chorus/thème) qui le bride. Ils sont d’ailleurs nombreux dans la scène jazz contemporaine à se délier du genre. Il crée ainsi un langage musical à la fois complexe et accessible rempli de formes et de nuances variées, y compris à l’intérieur d’une même composition parfois courte parfois longue. Les morceaux se succèdent sans fatigue pour l’auditeur rempli d’attente, sans lassitude entre hymnes fracassants, mélopées, transes physiques ou berceuses. Et surtout avec un plaisir à la fois intellectuel et physiologique.

La voix tient une place importante. Harmonisée, à trois ou à deux, ou bien en solo, elle ne vient pas en décoration, mais bien comme un des piliers de la musique du groupe. Robinson Khoury a cette voix en héritage ( mère chanteuse) et il s’en sert avec justesse.

L’autre caractéristique, l’autre pilier du groupe, c’est le mélange étonnant entre modernité technique (le synthé de Léo Jassef ou le synthétiseur modulaire de Robinson Khoury ) et les percussions digitales d’ Anissa Nehari, presque tribales, « ancestrales », telluriques ( petites cloches, cajon, calebasse, peaux tendues, tourbillons de cuivres etc..) .

Ils forment à tous les trois un organisme musical, une espèce d’OGM jamais entendu pour ma part, capable de parler un langage commun, au service les uns des autres. Rajoutez à cela une maitrise de chacun absolument parfaite de son instrument. Trois solos éblouissants nous sont offerts : un solo piano oscillant entre Ravel et Keith Jarrett, un solo percu souple, boisé et sensuel et un solo trombonne rempli de pas de côté, et de timbres colorés ou inquiétants.

Difficile de décrire ce concert, sa densité, ses dualités, ses contrastes, ses ruptures… il faut venir écouter, se remplir de leurs notes et de leurs évocations. Il faut se laisser porter, envahir par les textures comme dans un bain de mer.

Grand merci pour ce cadeau. C’est à la fois secouant, tendre et évocateur et d’une liberté qui fait du bien par les temps actuels ou le conformisme et freins sont nombreux.

© Aurore Fouchez