La Dolce Vita de Kyle Eastwood
par Philippe Desmond, texte et photos.
La Dolce Vita, Andernos, jeudi 7 avril 2022.
Kyle Eastwood n’est pas rare dans la région, Action Jazz l’avait rencontré en 2018 pour une petite interview au Cube de Villenave d’Ornon et en 2020, entre deux confinements, il avait miraculeusement pu montrer son projet « Cinematic » au Rocher de Palmer. Alors pourquoi aller encore l’écouter ? Par plaisir d’abord car ses concerts sont toujours d’une très grande qualité musicale mais aussi pour enfin découvrir la salle de concert La Dolce Vita d’Andernos-les-Bains. Un édifice moderne moitié cinéma (privé) et moitié salle de concert (municipale) celle-ci inaugurée en janvier 2020 juste avant vous savez quoi… C’est superbe, une vraie salle de spectacle vivant, ses fauteuils rouges confortables (350) et sa très bonne acoustique. Bonne nouvelle, c’est complet ! A faire baver les salles de spectacles bordelaises… A y regarder de plus près et à entendre les conversations, une grande partie du public est plus là pour un nom que pour la musique de jazz : Eastwood. La génération fortement représentée ce soir connaît ce nom depuis longtemps, elle va découvrir enthousiasmée qu’il a un autre prénom, Kyle.
En quintet comme toujours Kyle nous transporte en préambule à Londres au Ronnie Scott’s, un de ses quartiers généraux avec « Rockin’ Ronnie’s » de l’album « In Transit ». Ambiance club de jazz, années 50, hard bop solide, ne manquent que la fumée et les verres d’alcool. On retrouve les mêmes musiciens autour de Kyle et de sa contrebasse en mini-jupe, Andrew McCormack au piano, Brandon Allen aux saxophones, Quentin Collins au bugle et à la trompette mais aussi un nouveau batteur qui ne nous est pas inconnu. Il tenait en effet les baguettes récemment au Rocher dans le trio d’Henri Texier – tiens, un autre leader contrebassiste – il s’agit de Gautier Garrigue qui fait partie de cette nouvelle génération plus que montante. Il a vite trouvé sa place apparemment dans le quintet, il sera impeccable de swing et de créativité tout le long du concert.
Après cette introduction « hors programme » Kyle nous présente la suite, les musiques de « Cinematic » son déjà dixième album, dédié aux musiques de film, de son père et surtout d’autres. On sent ces dames déjà sous le charme de ce bel américain pur-jus, son français à l’accent si accrocheur et quand il évoque son père les murmures s’amplifient. Mais il y a déjà longtemps que le fils s’est émancipé se faisant une place indéniable dans le jazz actuel ; son nom un avantage mais aussi au début un inconvénient, le milieu ne lui a pas fait de cadeaux.
On est dans un cinéma, la séance peut commencer avec le grand John Williams et la BO de « La Sanction » (The Eiger Sanction), film de Clint. Thème pesant et inquiétant dans son introduction pour s’alléger au piano par une mélodie que n’aurait pas renié Michel Legrand. Rebondissements dramatiques, on est vraiment au cinéma. Je retrouve avec plaisir ces musiciens généreux dans leurs chorus. Dramatique et nostalgique aussi la BO de « Taxi Driver » une ballade où excelle le sax soprano de Brandon Allen jusqu’au tempo final de mambo. Très belle cohésion du quintet, chacun y a sa place, même si le leader est en façade, emplacement inhabituel du contrebassiste. Pas de BO de cinéma sans Lalo Schifrin pour le mythique « Bullit ». Riff de contrebasse en ostinato, les rues en pente de San Francisco défilent dans la tête, on revoit la Mustang Fastback verte de Steve McQueen chassant la Dodge Charger des truands. Pourtant dans le film la scène d’anthologie ne comporte pas de musique, sinon au tout début.
Arrive un vrai moment d’émotion plus délicat avec « Cinema Paradiso » en trio piano, basse, soprano. Sublime. Voilà la BO de « Charade » d’Henri Mancini et sa fin chaotique mettant fin au charme de la situation. Kyle a aussi composé pour Clint notamment pour « Gran Torino ». Avec cette ballade mélancolique, chantée sur l’album par Hugh Coltman et ici instrumentale, le quintet nous démontre qu’il excelle dans tous les registres, du hard bop le plus tendu au cool jazz délicat.
L’énergie la revoilà avec « Skyfall » composé par Adèle, ils vont tellement vite qu’ils ont fini par semer James Bond et son Aston Martin. Epoustouflant.
C’est déjà fini, enfin presque, la rappel est très vite scandé et je pense savoir ce que le quintet nous réserve, un titre qui figure dans l’album et que tout le monde connaît. La BO composée par Henri Mancini pour le générique de la Panthère Rose de Blake Edwards (ce générique en dessin animé a eu tellement de succès qu’il a donné naissance à la série des dessins animés de la Pink Panther). C’est gagné, Kyle et ses complices – ils le sont vraiment – réussissent leur sortie. Désormais plusieurs centaines de personnes associeront son prénom à ce patronyme.
Merci à l’équipe de la Dolce Vita avec à sa tête la programmatrice Maud Nicolas, pour son accueil. Maud Nicolas qui n’a pas manqué de rappeler en début de concert que la programmation du Andernos jazz festival était en ligne. Depuis juillet 2019 qu’on attend ça ! la voilà : https://www.andernos-jazz-festival.fr/
Interview de KE en novembre 2018 : https://blog.lagazettebleuedactionjazz.fr/breve-rencontre-avec-kyle-eastwood/