
Jazz et Garonne 2026
Par Philippe Desmond, photos des concerts et des balances by Solange ©
Samedi 10 octobre : théâtre Comoedia, Marmande
Benny Lackner trio invite Eric Séva et Yoann Loustalot

Benny Lackner : piano / Christophe Wallemme : contrebasse / Mathieu Chazarenc : batterie / Eric Séva : saxophones baryton et soprano / Yoann Loustalot : trompette et bugle.
Eric Séva, le directeur musical du festival et bien sûr grand saxophoniste et compositeur, a eu l’occasion de rencontrer le pianiste germano-américain installé à Berlin, Benny Lackner et le courant est vite passé entre eux.Sa musique, son univers assez intimiste ont séduit Eric et très vite a germé l’idée de l’inviter au festival avec des musiciens qui en sont en partie des habitués. le pianiste romantique vient de sortir « Spindrift » son deuxième album chez ECM, gage de qualité. Pour ce quintet de circonstance il retrouve le batteur agenais Matthieu Chazarenc avec qui il joue régulièrement ; pour Eric Séva, Yoann Loustalot et Christophe Wallemme c’est la première fois qu’ils se frottent au répertoire du pianiste après bien sûr plusieurs semaines de travail personnel.
« Mosquito Flats »s’annonce en douceur, une caractéristique des compositions de Benny. Unissons sax baryton trompette, harmonies de piano légères, contrebasse bien ronde, Matthieu qui jongle avec mailloches, baguettes, balais, un climat apaisé s’installe.
C’est un jazz mélodieux qui nous est offert, très cool, maîtrisé, suave et élégant.
Une fausse nostalgie s’est imposée, presque joyeuse, apaisante. L’émouvant « See you again my friend » en hommage à son père récemment disparu touche le public. Tout au long du concert les harmonies contrastées sax baryton/trompette ou sax soprano/bugle se fondent avec le toucher délicat de piano. « Chambary » composition de Matthieu Chazarenc, introduite par ses percussions corporelles, ses bruitages, ses claps lancés au public pour qu’il le suive, apporte une touche de fantaisie. Une joute entre sax soprano et bugle surgit, le piano reste léger même quand le tempo s’agite, Benny tout sourire appréciant visiblement le travail de ses amis.
Paolo Fresu Devil Quartet

Paolo Fresu : trompette, bugle, effets / Bebo Ferra : guitare / Paolino Dalla Porta : contrebasse / Stefano Bagnoli : batterie
Cette formation du Devil Quartet, nous dira Paolo, existe depuis 23 ans, inutile de préciser la cohésion que cela engendre et qui va leur permettre toutes les audaces. C’est pourtant par « Ambre » une douce composition extraite du dernier album « Carpe Diem » que débute le concert du maître sarde, trompette en sourdine avec cette finesse habituelle, cette justesse infinie. Changement d’univers avec « Moto Perpetuo » de l’album « Stanley Music » univers fusion électrique, effets de bugle, guitare rock, groove monumental de la contrebasse, pulsation de la batterie, nous revoilà dans un univers proche d’un certain Miles dans les années 70/80 ; tempo infernal, ostinato de bugle en respiration circulaire, mouvement perpétuel donc, un vrai Flugehorn Hero. On devine dans ces boucles le « Love Supreme » de Coltrane, une intensité folle ; Paolino est hilare, il s’éclate, nous aussi. De vrais devils, vraiment. Paolo est imprévisible, il passe d’un univers musical à une autre avec une facilité déconcertante, nous voilà avec du be-bop pour « Line » , Paolo nous rappelle encore quelqu’un, toujours le même, dos au public, voûté vers son batteur qui part vers un solo aux balais surprenant . Un peu de reverb pour un final explosif. On repart en arrière chez Satchmo, Louis Armstrong, pour une version langoureuse de « What a Wonderful World » un titre tellement ironique de nos jours. Recueillement de la salle au son du bugle de Paolo qui enchaîne avec un autre titre de Pops, « Someday you will be sorry » (ces deux titres figureront dans un album fini d’enregistrer la veille et joués pour la première fois en public ici),
Ce quartet peut TOUT jouer même des passages en totale liberté, free. Si on ajoute l’humour de Paolo dans ses interventions, la façon dont avec le complicité de Bebbo (excellent) et Paolino (magistral) il chambre Stefano batteur impassible à la poker face et à la gestuelle minimale pour une drumming impressionnant, on passe un moment divin. Alors pourquoi pas « Satisfaction » des Stones, allons-y gaiment !
En rappel « Nobody knows the trouble I’ve seen » le très ancien et célèbre spiritual, pour nous prouver que Paolo Fresu et son Devil quartet italien sont à l’image du jazz, intemporels.
Mais quel concert. ! Ce soir à Marmande, avec ces Italiens, le jazz roulait en Ferrari.

Dimanche 11 octobre , église de Fourques
Duo Christophe Monniot – Didier Ithursarry

Christophe Monniot : saxophone alto et sopranino / Didier Ithursarry : accordéon
La tradition ici, c’est le concert du dimanche dans l’église de Fourques-sur-Garonne au bord du canal latéral et de sa voûte de platanes. Toujours une formation légère acoustique, pas un ampli, pas un haut-parleur mais deux grands spécialistes de leur instrument et complices de scène depuis près de vingt ans. Voilà « Fables of Faubus » de Charlie Mingus en ouverture de cette messe païenne à l’heure des vêpres où les unissons de sax alto et d’accordéon se fondent. Christophe joue déjà avec son corps avec une gestuelle fantaisiste et parfois surprenante, il joue aussi avec la musique et cette citation malicieuse de la valse « Fascination », qu’en aurait pensé Charles ? Un tour à la Réunion et un clin d’oeil à Uzeste avec « La petite danse de la joie » (tout cela sur leur dernier album « Hymnes à l’Amour 3 ») et le son guilleret du sax sopranino contrastant avec le timbre de l’accordéon. Humour au final où Christophe lâche son petit instrument pour le rattraper au ras du sol « Attention ceci est exécuté par un professionnel, ne pas essayer de le faire chez vous » . Que c’est agréable un concert où les musiciens, en dehors du sérieux de leur prestation musicale, partagent ainsi des moments joyeux avec leur public !
Didier fait partie de ces grands interprètes de l’accordéon qui ont amené l’instrument à sa juste place dans le jazz, à l’égal des autres plus traditionnels, tout comme Marc Perrone avec son accordéon diatonique – qu’il a malheureusement raccroché – et à qui ils rendent hommage sur une émouvante ballade. 3java de Cristobal » composition de Didier en hommage à son voisin de scène toujours en pleine forme lui, On approchera de la fin avec le célèbre et solaire « Bebê » d’Hermeto Pascoal, on enchaînera avec le « Pie Jesu » du Requiem de Fauré avant le final de Toni Murena, pas « Indifférence » mais la valse « Passion » moins célèbre que la première. Concert chaleureux, des échanges entre eux et avec nous, dela virtuosité à revendre, de la musique surtout.
Avant de se séparer le poète et journaliste Robert Latxague a déclamé avec sa verve et sa faconde, deux textes, le premier en hommage à deux bayonnais disparus et tellement important pour le jazz, Michel Portal et Sylvain Luc, le second une ode au Jazz lui-même, Christophe et Didier improvisant . Un bouquet final… ou presque
Nous étions une centaine dans l’église, pas « la foule » alors la voilà en rappel.
Ainsi se termine la 16ème édition de ce festival Jazz et Garonne. Merci à Myriam et Marc de l’association les Z’arts de Garonne, à Eric Séva et à la formidable et accueillante équipe de bénévoles, aux techniciens avec à leur coordination Ludovic et aux partenaires institutionnels et privés sans qui le spectacle vivant ne pourrait pas vivre. Pourvu que ça dure même s’il y a de quoi être inquiet…






