Cécile McLorin-Salvant à l’Auditorium de Bordeaux

Par François Laroulandie

Dimanche 4 octobre 2026.

Cécile McLorin-Salvant, chant / Sullivan Fortner, piano / Yasushi Nakamura, contrebasse / Kyle Poole, batterie

Cécile McLorin Salvant s’inscrit sans aucun doute dans la lignée des grandes voix. Elle a démontré ce soir qu’elle ne saurait être définie seulement _comme on peut le lire ici ou là_ comme une chanteuse de jazz. Tantôt fragile ou puissante, irradiant la joie ou souffrant le blues, elle exprime tous les registres de nuances vocales. Elle peut tout chanter, ou plus justement, elle peut tout jouer tant elle incarne les textes qu’elle s’approprie de tout son être dans une grande profondeur émotionnelle : ses propres compositions, des standards de l’American songbook, des airs d’opéra, des chansons tirées de comédies musicales ou du répertoire des années trente parisiennes, en anglais ou en français. Son histoire personnelle, pluriculturelle aux croisements des cultures caribéennes, sa vie entre les Etats-Unis et la France, ses influences musicales ouvertes sur le monde, sa formation, en chant lyrique ou en jazz, sa curiosité sans limite en font une artiste totale. Elle est accompagnée ce soir par un trio d’exception :

Sullivan Fortner est au piano. Né à La Nouvelle Orléans et passé par la Manhattan School of Music, il a fait partie du quintet de Roy Hargrove, a commencé à se produire en duo avec Cécile McLorin Salvant depuis 2015, et a participé à plusieurs albums à ses côtés.

Yasushi Nakamura est à la contrebasse. Né à Tokyo et arrivé aux Etats-Unis à l’âge de neuf ans, diplômé de la Berklee School of Music en 2000, il fait partie des bassistes les plus en vue outre Atlantique et collabore à de nombreux projets.

Kyle Poole est à la batterie. Originaire de Los Angeles, il se produit dans plusieurs formations, entre autres au sein du Emmet Cohen Trio (vu à Jazz For Ever en 2024) et dans les festivals, notamment à Jazz à Sète cette année aux côtés de Cécile McLorin Salvant.

Très attendue ce dimanche sur la scène d’un Auditorium des grands soirs, Cécile McLorin Salvant apparaît dans une tenue colorée dont elle a sans doute dessiné le motif (elle est aussi une artiste visuelle créative qui a notamment a son actif des pochettes de disques). Le trio qui l’accompagne s’installe et l’on pressent avant même la première note l’étroite complicité qui les lie sous une apparente décontraction.

C’est un quartet d’exception avec lequel nous aurons le privilège de vivre toute une gamme d’émotions. A l’écoute de la chanteuse qui sait habilement les mettre en avant, pianiste, contrebassiste et batteur ont tous trois cette subtilité de jeu, précis, délicat, virtuose, alliant puissance et subtilité. Piano lumineux où chaque note est essentielle, passant de silences habités à une avalanche symphonique, en parfaite symbiose avec le chant de Cécile McLorin Salvant. La contrebasse est charnelle, profonde ou légère, en slap à l’occasion, en glissandos, distillant un groove soyeux. Le batteur est aussi étonnant : capable d’un jeu tout en finesse, léger, feutré, il a cette qualité rare d’être toujours à l’écoute des autres instruments, sans jamais imposer sa puissance en réserve.

Le répertoire s’enchaîne selon l’inspiration du moment, il suffit de quelques mots échangés entre eux pour décider ce qui va suivre. Une douzaine de morceaux sont interprétés ce soir par Cécile McLorin Salvant et ses musiciens, avec de belles surprises :

En duo chant et piano, ‟My Favorite Thingsˮ, introduit à pas de loup, notes célestes, voix cristalline, absolue. Moment magique où le temps demeure suspendu aux mots, l’Auditorium en apesanteur, chacun retient son souffle, puis le piano seul au monde, et de nouveau le chant attendu appellant une ovation du public : magnifique !

Enregistrée sur l’album Oh Snap (2025), une composition personnelle : ‟Anything But Nowˮ. Introduite aux balais caressant les peaux, mélodie allègre dessinée par piano et contrebasse ; le chant, généreux, joue avec l’un ou l’autre des musiciens, leur complicité crée à tout moment de petits miracles. Reprenant en trio, piano accélère le tempo, contrebasse galopante, crescendo apocalyptique.

Un standard : ‟Sophisticated Ladyˮ (figurant sur le dernier album With Every Breath I Take (2026). Chaque mot chanté resonne d’émotion contenue “…smoking, drinking…”, le trio parfaitement en phase, jusqu’au déchirement final « No, sophisticated lady, I know you miss the love you lost long ago and when nobody’s near you cry”. Ce dernier mot Cécile McLorin Salvant ne le chante pas, elle le vit, bouleversée, bouleversante.

Elle chante aussi en français, une interprétation dans le style cabaret parisien accompagnée au piano dans ‟J’ai l’cafardˮ enregistrée en 1928 par Mme Damia sur 78 tours ! Ce refrain _leimotiv lourd de névroses_ chanté, et joué avec tout son être, voix forte, définitive, prenante.

L’opéra est aussi au programme, décidément très ouvert ce soir. Cécile McLorin Salvant a décidé de se, et nous faire plaisir, avec une pièce tirée de l’Opéra de Quat’sous, ‟The world is beeingˮ. Piano en dansante ritournelle, entre classique et jazz, puis la voix à la tessiture fabuleuse, ovationnée par un public subjugué. Opéra toujours, avec Puccini, ‟In Questa Reggiaˮ chanté en anglais, d’abord a capella, on en oublie les musiciens, chant soprano fabuleux où l’émotion atteint les sommets.

Dernier titre, qui ouvre l’album Mélusine (2023) ‟Est-ce ainsi que les hommes vivent ?ˮ, texte de Aragon chanté par Léo Ferré, voix et contrebasse, une présence charnelle des phrasés, ponctués de silences où l’on demeure suspendus. Le final en envolée soprano, appelle sitôt une ovation formidable, et il y aura encore deux rappels, salle debout à l’unisson. Un merveilleux moment de partage, comme un cadeau à celles et ceux qui étaient là ce soir. Merci Madame McLorin Salvant !