Blue Maqam avec Renaud Garcia-Fons

Par François Laroulandie

Blue Maqam : le contrebassiste Renaud Garcia-Fons se produisait en quartet Salle du Vigean à Eysines ce jeudi 5 mars 2026, concert hors les murs du Rocher de Palmer.

Trait marquant dans ce projet sorti en 2024, la présence de Soleà Garcia-Fons au chant : « Dans ce monde qui se déchire, j’ai ressenti le désir profond de développer une musique sans murs ni barrières de style, où la voix puisse exprimer en plusieurs langues un chant qui nous rapproche, nous unit à une source commune. »

Renaud Garcia-Fons, contrebasse, compositions / Soleà Garcia-Fons, chant / Stephan Caracci, vibraphone, marimba basse /Jean-Luc Di Fraya, batterie, percussions

Est-il encore nécessaire de présenter Renaud Garcia-Fons, quarante années de carrière et une vingtaine d’albums, musicien hors norme, compositeur de génie tissant des liens entre Orient et Occident, funambule contrebassiste entre deux univers, aux compositions porteuses d’un message universel de paix et d’amour ? La contrebasse à laquelle il joint une cinquième corde dont il tire les émotions du monde, cet instrument dont on n’eût imaginé l’étendue des possibilités, se faisant oud parfois et même violon, mène un dialogue intime avec le chant lyrique de Soleà Garcia-Fons, trame narrative du projet Blue Maqam tissant des liens entre les langues et les cultures du pourtour méditerranéen et au-delà.

Autour du duo père et fille, le vibraphone de Stephan Caracci tutoie les cieux, apportant ces délicates touches de cristal, tandis que le percussionniste Jean-Luc Di Fraya de ses doigts entre en résonance avec la douce pulsation du monde. L’ensemble respire l’équilibre et la complémentarité des timbres, est une invitation au voyage introspectif dans les cultures millénaires du monde.

‟Makrini Aktiˮ, lointain rivage qui captiva Ulysse, solennité du chant en langue hellénique qui d’un phrasé nous emmène dans un autre monde, la contrebasse s’emporte lentement, vibration intense des sentiments, les battements de la main sur la peau du târ (?) sont le cœur battant d’une mélodie des absolus. Renaud Garcia-Fons rend féconde la rencontre des musiques de l’Orient avec le jazz, ‟Towards a new worldˮ en est le fruit, entre le chant de Soleà en scat mélodique, le dialogue de la contrebasse qui se fait menue comme un violon avec le phrasé jazzy du vibraphone de Stephan Caracci.

Soleà chante avec bonheur toutes les langues du monde, grec, hebreu, arabe, aussi l’espagnol dans ce ‟Tomate el tiempoˮ, invitation à « prendre son temps », ensorcelé par ce chant en ostinato, séquence de boucles rythmiques et cette envolée lyrique instrumentale où les cordes deviennent électriques.

A cette heure un message de paix qui devrait résonner à l’envi dans le monde dont subissons les errements funestes : ‟Salam al Haolamˮ, « paix sur le monde », message porté par Soleà en hébreu et en arabe comme un apaisement, l’ampleur et la profondeur. En arabe toujours, « ma bonne étoile », ‟Najmatiˮ au groove affirmé, archet frappé sur les cordes, un jazz vif, libre, généreux.

Exception dans ce concert avec un titre instrumental composé par Renaud Garcia-Fons, présent sur l’album Oriental bass sorti en 1997, ‟Oryssaˮ sur lequel Jean-Luc Di Fraya touche au cajòn en echo au vibraphone, en équilibre autour des cordes pincées, frottées. Un trio en symbiose avec une épatante séquence percussive cajòn versus corps de contrebasse ! Hamé Chab, « toute la nuit », poème en persan, retrouvant avec plaisir la voix de Soleà, ces douceurs veloutées comme un ciel d’été. Exception avec cette fois une ballade irlandaise, Nòiméad Siochàna « un moment de paix », chant d’amour d’un berger, voix en osmose avec les notes de cristal tutoyant l’absolu des sentiments, l’archet expressif, une merveille addictive.

Lumières noires autour du duo père et fille seuls sur scène, ambiance intimiste pour ‟Enamoradaˮ aux accents subtilement flamencos de l’Espagne profonde, intime et minimaliste, éclatant et sensible. Dernier titre, chanté en français, ‟Alicanteˮ, vers rares de Jacques Prévert (Fatras) « une orange sur la table, ta robe sur le tapis et toi dans mon lit… » des mots comme une promesse, enveloppante douceur. Renaud Garcia-Fons présente et remercie ses complices, ovationnés avec une ferveur qui compense heureusement le faible remplissage de la salle ce soir.

Au rappel deux titres : une composition personnelle ‟Pateras Mouˮ, « mon père », celui de Renaud Garcia-Fons, paroles en grec, suivi par ‟Eterna Cittàˮ, « ville éternelle », une mélodie allègre accompagnant le chant en légèreté, archet mélancolique suscitant le mystère ; refermant pour un temps la parenthèse enchantée.

A celles et ceux qui n’auront pu partager ce moment unique, je prescris sans modération l’album Blue Maqam, sorti en novembre 2024 sur le label Sound Surveyor. A lire également la chronique de Martine Omiécinski parue le 13 janvier 2025 sur lagazettebleuedactionjazz.fr