par Anne Maurellet, photos Dominique Pelletier

Respire Jazz – samedi 26 juin 2021 –

Promenade musicale dans les environs de l’abbaye de Puypéroux et à la fin orchestre L’Orphéon MéléHouatts, formé au sein de l’école départementale de musique (antenne de Montmoreau)

De jeunes artistes en herbe jusqu’aux générations plus avancées, cette promenade se termine…en fanfare !

La campagne charentaise et ses forêts généreuses accueillent la déambulation du groupe : tout le monde est attentif, des feuilles des acacias et des chênes aux oreilles des marcheurs, à pas mesurés…

Musique des « années folles », et une composition d’un jeune artiste du groupe en hommage à Mingus, en passant par…les 16 musiciens aux cuivres, violons, saxophones et autres batteries. Un joli travail précis et joyeux ! Nature, quand tu nous tiens…

Romain Pilon trio

Romain Pilon, guitare

Yoni Zelnik, contrebasse

Fred Pasqua, batterie

L’avantage des bottes de foin dans la nature, c’est que vous êtes plus près des musiciens. Là, dans le premier morceau de Romain Pilon, le groove s’installe. La guitare crée l’ambiance, la contrebasse l’appuie dans une belle tension inquiète. C’est une composition qui propose sa matière dense, tenue. May. La profusion du printemps éclos ?

Jeu sur la pointe des pieds, sur la pointe du jazz pour toucher les étoiles ? Ils étalent peu à peu un swing nerveux, la batterie électrique de Fred Pasqua rejoint la guitare de Romain Pilon. Obsession du tempo pour l’agacer davantage encore et construire les variations. On peut alors passer à l’apaisement pour n’entendre plus que l’écho épuré du foisonnement préalable. Le liquide sucré peut déborder, on en retient les sucs. Belle composition !

C’est un jazz qui oscille entre un désir de plénitude et une intranquillité discrète. Du jazz quoi ! L’imbrication fait son style. Romain Pilon ne concède rien à la facilité et remet en jeu à chaque note le risque de l’altération, restituant ainsi la fragilité du genre et cela sied au morceau Nicolette de Kenny Wheeler.

Paille, d’actualité Respire Jazz ! composition de Monk. Le swing se pointillise. Ça reste cérébral, on ne s’en plaindra pas. La fluidité solide de Fred Pasqua ponctue le morceau.

Blue, a 12 ans d’âge, nous dit Romain Pilon, alors, allons-y. Le gras de l’alcool glisse doucement le long du verre arrondi ; les parfums s’exhalent peu à peu, qu’importe la couleur ici, ce sont les saveurs qui dominent. Le trio a toujours le goût d’identifier et surtout de nous faire apprécier la palette de sons. Le palais est envahi des papilles délicieusement englouties dans cette somptueuse gorgée musicale. Et puis, la gourmandise afflue, batterie en feu, contrebasse exultante.

On verrait de la modestie à nous raconter l’histoire de cet « ouvrier musicien » Sixto Rodriguez, des années soixante-dix, inconnu dans son pays, célèbre en Nouvelle-Zélande sans le savoir, jouant enfin, plus de vingt ans après dans le pays qui l’avait plébiscité, des concerts triomphaux. Ça parle de la composition, de la reconnaissance – au moins – et vraisemblablement d’un engagement du trio. Hommage à Sixto, donc, un trésor entre les mains qui renaît à nouveau de cette composition.

On poursuit avec un vieux standard issu des musiques de films américains, sorte de cha-cha au ralenti, si si, ils peuvent. Sensualité tendre de la mélodie, la gravité de la contrebasse entraîne la danse, les boucles d’oreille – golden earings – dérobées brillent d’éclats parcimonieux. Nous nous laissons enlacer par ce qui devient un slow enjôleur.

Pour finir, on se sent tellement abandonnés à cette musique, que la douce brise qui caresse nos cheveux participe à ce baume, au début et puis, les compositions apportent toujours l’insatisfaction créatrice qui modère, modèle, extorque la moelle jazzistique.

Le dernier morceau s’appelle 3/7, nous, nous avons reçus le Romain Pilon trio 7/7 !

Quartet Slow

Yoann Loustalot, trompette

Julien Touéry, piano

Eric Surmenian, contrebasse

Laurent Paris, batterie

D’abord des bruits, l’origine du son. Ça vous tend l’oreille qui s’apprête ainsi à la musique. Elle vient la musique, par la trompette, alerte lente pour surprendre la précipitation. Se poser là, au milieu du son qui interroge le silence… doucement piano, contrebasse et batterie posent leur marque sur la trace tranquillement sinueuse de Yoann Loustalot. Ça pousse à entrer dans l’instant, les minutes s’allongent encouragées par la musique, même les oiseaux qui passent dans le ciel charentais crient plus lentement. C’est « around » five o’ clock.

Le ralenti se maintient, le même accord au piano scande le tempo pour que s’y insère une trompette somptueuse au souffle profond, émouvante de pureté. Yoann Loustalot fait fi des oripeaux, il se débarrasse du superflu, conserve les lignes épurées de la mélodie. « Du passé faisons table rase », a-t-il dit en introduction. Il aura fallu cinq minutes pour longer les Fjords de leur quatuor.

Sûrement qu’il est question de climat Froid et ensoleillé. Le froid fige, oblige à se tenir à l’essentiel pour résister et les rayons irisés prennent leur place : ainsi, le piano et la contrebasse suivis par les crissements de la batterie conviennent à cette atmosphère étrange des matins sombres où le café qui fume dans la pièce donne le ton. Les ondulations de la vapeur s’échappent de la trompette de Yoann Loustalot.

Les contrées inspirent le quatuor ou le contraire : leur musique pose des images comme une caméra voudrait attraper les lieux en un lent travelling que fait glisser ici Julien Touéry. Réintégrer le silence en lui demandant d’accorder au son qui l’honore une tessiture inhabituelle. La baie d’Hendaye ronde pour une promenade sereine, à l’abri de l’effervescence : marche à pas lents, chaloupes d’une hanche vers l’autre sans but autre que ce moment-là. La trompette enrichit la cadence imperceptiblement.

Le piano frappe les accords comme une sentence, Laurent Paris gratte sa batterie, la trompette bouchée nasillarde le son pour passer entre les couches du temps, déranger l’apparence, être dans l’entre-deux, Sur le tard.

Encore d’autres lieux, les steppes d’Eisenstein. Tout est plat, mais on en voit l’immensité. Les sons ne cessent de s’allonger, comme une onde à peine visible que le quartet Slow scrute pour qu’on en aperçoive les infimes et infinies variations. Les sons s’éloignent, de plus en plus sourds, mais toujours actifs.

On ne sait pas observer l’hiver, Winter

Julien Touéry prépare un bol tibétain pour que nous continuions notre voyage vers les points cardinaux, ici, Vers le nord. La contrebasse d’Eric Surmenian prend son air le plus grave pour des paysages dont la beauté vient de leur désolation, leur unité en fait. Monochrome ne veut pas dire monocordes, mais épure. Ça a un air d’essentiel, oui, d’essentiel… Le quartet y creuse un chemin où se fondre. Nous les suivons pour disparaître avec eux, consentants.

Et pourtant ! Laurent Paris recommence à faire crisser les sons. Uns scie métallique griffe un cercle en métal. Serait-on dans une usine qui sépare les métaux, Métal contact ? Il y ajoute les cymbales, cinglantes. La fonction du manœuvre comme acte créatif ? La fascination pour les origines du son avant la musique; flirter avec pour en faire musique. Tous ls instruments s’y emploient puis le quartet en émerge, enrichi de ces louables scories qu’il exploite encore pour en dégager l’atmosphère pesante et puissante. Cliquetis du piano, de la batterie, travail sinueux de la trompette. Creuser, élever, construire un édifice du chaos.

Pour finir, la contrebasse scande des notes comme un manifeste : notre mère-terre malade gémit par le souffle de Yoann Loustalot. Une musique qui traduit la blessure, la destruction possible. On survole les terres arides, les lacs desséchés, les forêts découvertes. Chaque accord du piano nous appelle au sursaut. Comment peut-on détruire ce qui nous a donné la vie ?


Leïla Martial Baa Box

Leïla Martial, chant
Eric Perez, batterie, percussions,
Pierre Tereygeol, guitares

A écouter Leïla Martial, la voix est le cœur de l’âme. Les cordes vocales livrent les vibrations de l’être. Du centre tellurique de soi vers l’autre.

Leïla Martial incarne chaque état du son ? Eric Perez temporise son chant, se tapant le torse à s’en couper le souffle…Nuit pygmée, des petits êtres qui ressembleraient à des lutins joyeux dont la fantasmagorie enchante. Les trois voix se mêlent ensuite parce que le groupe, l’ethnique au sens large, les anime. La guitare de Pierre Tereygeol les accompagne chantante elle aussi.

Conjuguer les voix, c’est s’entendre, dialoguer entre différentes tessitures. Le visage de Leïla Martial aux superbes expressions, parfois grimaçantes de malice sont l’aboutissement de sa voix ! Energie de la tribu, à adopter…

Borborygmes chantés, chantants, Eric Perez, à cœur battant, appuie le tempo, instrument corporel conjugué à sa voix. Chanson du Chemin le plus court pour être au plus près des petits riens, des petits sons, à peine sussurés ; petites fioles à la bouche de Leïla, comme flûte indienne, un peu d’air fait un son à qui sait le saisir. On est déjà dans les chemins de traverse, dans une transe joyeuse : l’iar ainsi découpé, enchanté, en est le complice. Des elfes, cette fois-ci apparaissent ici et là. Regardez bien.

Les mots sont devenus aussi musique. La guitare hispanisée berce une romance. Imaginaire bien heureux de l’enfance incarnée par des adultes, artisans du jeu. Leurs costumes les désignent ménestrels et troubadours d’aujourd’hui. La voix de Leïla prolonge l’instrument qui, lui-même, devient voix.

On croirait maintenant à un lamento : « le clown ne pardonne pas, il oublie » dit Leïla. Forget and be. Oublions donc avec les paroles « we just have to be ». Alors, soyons. La plainte serpente vers des lieux où exister. La Saudade prend forme. Faire une énergie de la perte volontaire, ainsi transformée, métamorphosée.

Ce trio aime les clowns. Que sont les clowns ? Des alchimistes. Il leur faut une musique de potion magique. Alambics, formules de sorciers bienfaisants. Passer des larmes aux rires, éclats de voix, incarnations festives. Ils amusent même les sons, les surprennent, leur renvoient des échos inattendus, miroir aux multiples facettes.

Dansez, dansez, dansez, clowns du monde comme il ne va pas.

Enchante-le, clown lucide, qui a préféré le déguisement pour t’exprimer. La transparence ne passe pas par l’apparence, et la sincérité choisit parfois les contournements malins.

Pour finir, l’émotion de la parentalité et la transmission de cet événement-là est une secousse sismique. Papa, c »est une fois diffuse, le sens du passage des générations. En chanter le trouble – les voilà haletants – offre des tremblements vocaux pour la secousse et de ses répercussions…et interroge l’enfant en soi…en le berçant tendrement.