Youn Sun Nah : « Lost pieces »

Par Vince

Auditorium de Bordeaux

Samedi 7 mars 2026

Youn Sun Nah revient sur scène et dans les bacs des disquaires avec « Lost Pieces ».

Onzième opus de sa carrière déjà riche débutée en 2001 avec son album autoproduit « Reflets ». Cela fait bientôt trois décennies d’activité scénique et discographique ininterrompue, où elle est toujours subtilement accompagnée par des pointures du jazz européen : Ulf Wakenius (guitare), Lars Danielsson (contrebasse), Vincent Peirani (accordéon), Éric Legnini et Bojan Z (claviers)… pour n’en citer que quelques-uns.

Youn Sun Nah c’est une voix d’une rare souplesse dont l’étendue, la finesse, la fantaisie et l’expressivité dominent des arrangements subtils mêlant improvisation et émotion, sans jamais tomber dans la démo.

Elle puise dans le jazz contemporain pour explorer des thèmes intimes avec une liberté qui évoque les grandes vocalistes comme Ella Fitzgerald, Billie Holiday ou Dianne Reeves. Sa maîtrise du timbre, des inflexions et des silences fait d’elle une figure incontournable du jazz vocal actuel, appréciée du grand public et reconnue par les critiques.

Elle hybride régulièrement ce jazz avec de la folk, du rock, de la soul et des touches world music, comme dans ce dernier projet, « Lost Pieces », où émergent des boucles minimalistes et une poésie mélodique. C’est la première fois qu’elle signe intégralement paroles et musiques sur un album (sorti le 20 février 2026). Elle s’est entourée de complices de longue date comme Mathis Pascaud à la guitare et Tony Paelleman aux claviers mais aussi de sidemen réputés à l’instar de Laurent Vernerey (basses) ou encore de Christophe Panzani (saxophone). Leur présence mêlée aux cordes, au marimba, au trombone et à la trompette donne à ce nouveau projet des reflets très contrastés, dont le point commun est d’élargir encore davantage les limites du territoire musical de la chanteuse.

Entre chanson et jazz, Youn Sun Nah est donc de retour à l’auditorium de Bordeaux pour la troisième fois.

Sur scène, Mathis Pascaud (guitare électrique) et Raphael Chassin (batterie, percussions) qui ont enregistré l’album, l’accompagnent, je dirais même la subliment. A la contrebasse, c’est Brad Christopher Jones qui complète le trio.

Pour ce tout premier concert de la tournée, Youn Sun Nah et son attelage de haut vol présentent 9 des 11 titres de « Lost Pieces » avec une étonnante fidélité à l’enregistrement original. Aussi intérieurs que saisissants, parfois puissants, souvent intimes, les morceaux sont très finement orchestrés, les arrangements travaillés et malgré la formation réduite à trois musiciens, la palette sonore y est à chaque fois réinventée.

Sur le CD comme sur scène, « Lost Pieces » exprime les douleurs et l’espoir du monde, sa fragmentation et sa reconstruction possible. La chanteuse sud-coréenne explore les fragilités affectives, le doute amoureux et le manque de confiance en soi, mais transforme cette vulnérabilité en force, sans mélancolie. Chaque chanson devient une pièce retrouvée d’un puzzle intime, et le concert avance comme un récit, fait d’incertitudes, d’élans vigoureux, puis de replis hésitants.

Malgré un matériau sonore minimaliste, les musiciens soutiennent le propos formulé par la chanteuse dont la grâce fragile et la puissance habitée soufflent tempêtes et brises dans le silence de l’auditorium. Sous son charme mystérieux, la salle comble retient son souffle et ses réactions. Il est vrai que cette chapelle du classique n’est pas forcément le temple du swing, et il règne au début du spectacle, comme une expectative indicible.

« In my heart », douce ballade à l’intro feutrée de guitare, est rythmée par les mailloches de Raphael Chassin. Brad Christopher Jones suit à la contrebasse avec l’archet.

Dès « Shell of Me », ouverture du CD et du programme original de cette soirée, la guitare saturée, rugueuse, installe une tension qui tranche avec l’entrée vocale douce et contenue, créant un premier contraste à l’image de la toilette de l’artiste, veste blanche sur tenue noire, toujours sobre, chic, élégante.

« Where’d you hide » débute par l’imitation de quelques oiseaux, que la rythmique très présente fait taire. Chassin frappe les peaux avec ses mains comme un percussionniste, révélant encore une couleur sonore différente. Ce titre énergique est l’occasion d’entendre les voix des musiciens pour la première fois ; les chœurs, une nouveauté dans la pise en scène de Youn Sun Nah.

« Lost pieces », titre éponyme de l’album donne l’occasion d’entendre le jeu net et singulier du contrebassiste. Son chorus est bien plus qu’un solo, c’est un contrechant flamboyant qui répond à Youn Sun Nah. Dans « I Run, I Stay », un motif rythmique obstiné sert d’ancrage tandis que la voix alterne immobilité et impulsion. Certains titres, comme « My Home » ou « The wonder », naviguent à la croisée du jazz moderne et d’une soul introspective.

Comme à son habitude depuis sa reprise de « My favorite things », la chanteuse utilise une boite à musique pour s’accompagner ; ce soir elle interprète ainsi « Lilac wine », de Nina Simone.

Youn Sun Nah étonne toujours par sa maîtrise exceptionnelle du timbre et de la nuance, mais elle s’aventure ici vers une forme musicale presque théâtrale. « Collapse », comme de nombreux titres, exprime évidemment ses préoccupations. Ce n’est pas un hasard, si elle termine le titre en simulant le son des sirènes ; il y a visiblement urgence.

« Lost vegas » clôture le récital ; Mathis Pascaud gratte un blues gras qui sent le bayou, ce qui contraste avec la voie délibérément fluette.

L’ensemble est d’une grande finesse, entre puissance retenue et envolées sans démonstration. Le trio est impeccable ; Mathis Pascaud tient la base mélodique et rythmique de bout en bout, la batterie texturale de Raphael Chassin propose un grain sonore organique et très bigarré, la contrebasse est plus qu’un socle harmonique. Brad Christopher Jones est au soutien de la mélodie, il dialogue avec le groupe, et donne avec l’archet, des nappes douces ou des chorus inspirés.

En rappel, « Arirang », un traditionnel coréen devenu incontournable dans ses tournées et « No me llores mas », un montuno cubain chanté en espagnol et qui permet au public de reprendre le refrain en cœur. Curieusement, il semble que les spectateurs bordelais maîtrisent mieux l’Espagnol que le Coréen.

En prolongeant la mue amorcée avec « Waking World », Youn Sun Nah assume sa trajectoire singulière dans le jazz contemporain, affranchie des standards et des étiquettes.

Ce concert est, d’après-moi, le moins jazzy des projets de la chanteuse sud-coréenne. Elle y propose une expérience d’écoute exigeante et accessible à la fois, où l’émotion naît de la précision des formes, des rythmes et des mélodies. Avec ses touches de folk, de soul et de world music elle prend des risques et franchit une nouvelle étape ; cette hybridation me semble être son identité musicale profonde et véritable, libre comme le jazz, résolument métissée et nourrie des influences collectionnées tout autour du monde.

Signé : Vince

Set list :

  • In my heart
  • Shell of me
  • Where’d you hide?
  • Lost pieces
  • We never were
  • My home
  • I run. I stay
  • Lilac wine
  • The wonder
  • A map of pain
  • Collapse
  • I can’t sleep
  • Hot knife
  • Lost vegas

Rappels :

  • Arirang (traditionnel coréen)
  • No le llores mas
  • Just the same