« Une journée presque ordinaire » Danse et Jazz réunis
Théâtre du Corps Pietragalla – Derouault avec le trio de jazz de Guillaume Nouaux

Par Philippe Desmond
Festival Cadence d’Arcachon, délocalisé à l’Espace Quérandeau de St Jean d’Illac
Vendredi 2 octobre 2026
Danseuses et danseurs : Nathéo Souquet, Axel Detoisien, Milo Juhel, Sasha Tierce, Miranda Olivi, Mad Sissoko
Musiciens : Batterie et leader Guillaume Nouaux / Clarinette Jérôme Gatius / Piano Auguste Caron
Quand Action Jazz a eu connaissance de ce spectacle, notre curiosité a été éveillée ; une rencontre entre la danse et le jazz, mais pas la danse de couple, le swing, le Lindy Hop, non, du ballet contemporain ou même jazz avec en plus de la théatralisation, comment ne pas être intéressé !
Avant le spectacle nous avons pu faire une interview du chorégraphe Julien Derouault et de Guillaume Nouaux que nous connaissons très bien.
Julien Derouault est avec Marie-Claude Pietragalla le co-fondateur et co-responsable du Théâtre du Corps, à la fois compagnie et centre de formation de danseurs : https://www.theatre-du-corps.com/
Guillaume Nouaux est un batteur internationalement reconnu, originaire d’Arcachon auquel nous avons consacré beaucoup d’articles. Il est aussi le directeur musical du Southtown Jazz Festival de Soustons et conseiller artistique du festival de jazz d’Arcachon.
Le projet s’intéresse à notre quotidien, aux scènes de la vie quotidienne, à la routine parfois lourde et triste. Le spectacle essaye et réussit à tirer de la joie de tout cela avec énergie, humour et humanité.
Les six formidables danseurs virevoltent au son de la musique live du trio ; une chance pour eux, un plaisir pour les musiciens.
Les scènes cocasses s’enchaînent, dans la salle de bain, dans la rue, dans la fête, au travail, dans les transports, à la plage… La fantaisie domine d’une façon souvent burlesque. le cinéma muet n’est pas loin, Chaplin, Buster Keaton. Le répertoire jazz des années 10 et 20 y ajoute sa touche musicale vintage. Les danseurs dansent mais jouent aussi miment la joie, la colère, l’ivresse, la méchanceté… Tout cela dans un tourbillon chorégraphique de très haut niveau.
Le trio, excellent bien sûr, n’a pas sa liberté habituelle, un peu contraint par la danse, un exercice nouveau pour les musiciens dont Guillaume Nouaux nous parle dans l’interview.
Le tout est un spectacle total qui vous entraîne dans sa joie communicative.
Pour celles et ceux qui souhaiteraient le découvrir voilà les dates à venir :
- Mercredi 14 octobre 2026 au théâtre l’Ermitage du Bouscat (33)
- Vendredi 4 décembre 2026 à l’Espace Treulon de Bruges (33)
https://www.theatre-du-corps.com/une-journee-presque-ordinaire/
Interview de Julien Derouault et Guillaume Nouaux

Propos recueillis par Philippe Desmond et Marie-Hélène Plassan (danseuse chorégraphe)
Avant le concert, Julien Derouault, danseur, chorégraphe du Théâtre du Corps Pietragalla-Derouault et Guillaume Nouaux, batteur nous ont accordé un long entretien, nous les en remercions vivement.
Action Jazz : qui a eu l’idée de ce projet ?
Julien Derouault : C’est une proposition qu’on m’a faite au départ pour le festival Saint-Germain en Live qui est dirigé par Benoît Dissaux aussi directeur d’Arcachon Culture qui organise le festival de danse Cadences. Il nous y a souvent invités, on est assez proches. Il vient régulièrement depuis qu’on a ouvert notre centre de formation dans notre jury pour voir nos jeunes lors de nos examens de fin d’année . Tous les ans nous faisons une opération ensemble, l’an dernier c’était le Boléro, cette année c’était justement dans le jazz avec le Conservatoire et sa section jazz autour de Miles Davis. Il y a deux ans il m’a conseillé un trio de jazz pour que nous fassions quelque chose ensemble. Je lui ai dit de m’envoyer la musique et puis voilà c’est parti là-dessus. On a commencé par une performance en plein air qui durait 30 minutes à Saint-Germain en Laye avec le trio et six jeunes danseurs du centre de formation ; il y a eu du roulement depuis. Un an plus tard en 2025, Benoît Dissaux nous a invités à Arcachon au Théâtre de la Mer dans le cadre du festival Cadences. Et là ça a vraiment cartonné, c’est le moins qu’on puisse dire ! La directrice de la culture d’une utre ville nous a demandé « Vous n’avez pas plus grand ? ». Alors benoît nous demandé d’élargir cette pièce pour qu’elle dure une heure et qu’on puisse ainsi tourner avec. On a eu ainsi créé notre nouvelle version longue en juillet dernier dans le cadre du festival de la Tour d’Aix, à côté d’Aix-en-Provence. C’est la version que vous allez découvrir ce soir.
AJ : pour toi Guillaume est-ce la première fois que tu joues avec des danseurs de ce style-là, je ne parle pas de swing ou de balboa
Guillaume Nouaux : oui, la première fois. Je joue souvent dans les festivals de danse swing notamment avec le saxophoniste espagnol Enric Peidro que tu connais, mais c’est donc du swing, du balboa du Lindy Hop, de la danse de couple, caractéristique de la musique qu’on joue ; je le fais très souvent. Mais dans ce contexte de danse , je ne sais comment la qualifier, contemporaine, théâtrale c’est la première fois. C’est vraiment une approche totalement différente de tout ce que j’ai pu faire auparavant. La manière dont s’expriment les danseurs est vraiment différente.
AJ : Quel est le répertoire musical ? Y a-t-il des improvisations ?
Marie-Hélène Plassan : il y a des parties travaillées en studio et en situation des temps d’impro ?
JD : Nous on fonctionne toujours pareil, c’est un peu une marque de notre écriture, c’est qu’il y a souvent à l’intérieur des chorégraphies, qui peuvent être réglées précisément, on essaye d’avoir des parts d’improvisation. Même dans des choses collectives on essaye de garder cette chose-là pour qu’il y ait une respiration pour les danseurs, on aime beaucoup faire ça et on le garde. Ce n’est pas qu’avec le jazz qu’on sait bien le faire. On essaye au départ d’avoir un cadre assez précis car on s’entraîne au départ sur des musiques enregistrées et avant de bien se connaître, moi qui connaît un peu plus le jazz, j’ai dit à mes danseurs, attention, on va essayer de voir si déjà ça peut rester dans un cadre rythmique mais sur scène il y aura peut-être des sonorités différentes, des choses qui vont nous faire évoluer. En fait il n’y en a pas tant que ça car le travail de Guillaume avec ses musiciens est quand-même très précis ; donc pas d’énormes différences avec ce qu’on a travaillé. C’est plus sur scène le plaisir que doivent avoir les danseurs, j’insiste souvent la-dessus, leur dire que c’est du live qu’ils doivent s’adapter parce que c’est vivant. Ils doivent écouter, se laisser aussi mouvoir justement car ils ont une latitude de pouvoir, d’initiative pour que ce soit très live, qu’ils le jouent à mort !
MHP : qu’il y ait un échange avec les musiciens
JD : bien sûr, il faut arriver à se synchroniser
AJ : vos danseurs vont lancer une impro ou bien le trio ?
GN : en fait, comme je le disais tout à l’heure, c’est plus que de la danse contemporaine et théâtrale, raconte une histoire, à la différence des danses comme le Lindy Hop où les gens dansent dans l’esprit de la musique. Là c’est complètement différent, c’est une histoire du premier au dernier morceau où tout s’enchaîne, où à la fois les danseurs et les musiciens ont des rôles bien précis à tenir. On garde une part d’improvisation mais cela reste très structuré. Pour moi en tant que musicien de jazz habitué à la liberté ,c’est très cloisonné. Mais il y a quand même de petits espaces de liberté, dans certains passages je ne vais pas jouer exactement pareil demain soir quand on va le rejouer. Par contre la durée du spectacle, la durée des morceaux doit être la même. Le squelette des morceaux est construit toujours de la même manière.
AJ : envisagez-vous d’ouvrir ce spectacle au festival de jazz par exemple pour toucher un autre public que celui de la danse ? Cela peut-il être compatible ? Emmener aussi le public de la danse au jazz ?
GN : je pense que cela peut s’adapter à tous les contextes, c’est ça qui est génial et je dirais novateur. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de présenter le spectacle dans des festivals de jazz car la version longue de une heure est toute récente.
JD : on a aussi gardé la version courte de demi-heure pour le jeune public, des tout-petits, des primaires. A Alfortville où nous sommes basés nous avons passé un accord avec le théâtre qui est dans la même rue que nous, et tous les mois nous organisons une session, malheureusement sans le trio mais avec des bandes son. Ce qui vraiment a été intéressant avec des tout-petits c’est de voir si l’histoire leur parlait, cette musique qu’ils découvrent aussi. Il y a eu une réflexion que j’ai trouvé géniale, une petite qui a dit « on avait l’impression que la musique racontait ce que vous racontiez ». J’ai dit aux danseurs qu’on a bien fait notre boulot, qu’on a visé au milieu de la cible ! Avec eux on s’est toujours dit c’est comme si la musique était l’intériorité des personnages, c’est à dire pas forcément juste pour danser dessus. On a beaucoup travaillé sur le fait que nos personnages qui sont pris dans ce quotidien, cette chose de tous les jours qu’est l’habitude, l’enlisement de l’habitude et le jazz par ce côté, j’allais dire parfois un peu insolent, un peu joyeux était aussi ce qui avait créé à l’intérieur d’eux mêmes la rencontre avec l’autre, parfois l’absurdité, parfois le côté un peu raté ou ridicule. On allait nous-mêmes corporellement donner à cette musique soit une teine très drôle car parfois on a l’impression d’être dans un film muet, quelque chose à la Buster Keaton ou à la Chaplin. Donc tout d’un coup le jazz devient presque une bande originale. Et puis à certains moments, je pense surtout au solo de Milo au troisième morceau, elle montre ce qu’il vit à l’intérieur de lui, comme si on avait la musique de son intériorité. C’est pour cela que les danseurs sont calés sur la musique mais d’une certaine manière je leur interdis de la prendre comme un élément extérieur. C’est eux la musique, c’est leur intériorité et c’est ça qui est passionnant car c’est un travail qui n’est pas simple pour des jeunes, ils n’ont pas l’habitude de fonctionner comme ça, dans la création. Et puis ça fait partie du protocole de formation qu’on a chez nous. J’avais un ami chorégraphe que j’aimais beaucoup qui disait « une chorégraphie ne tient que si on peut enlever la musique » ; c’est à dire que si on enlève la musique et qu’on voit la danse, si rythmiquement elle est en place ça peut marcher. S’il faut la musique pour apprécier la danse c’est que la chorégraphie est un peu ratée parce qu’elle a besoin d’un tuteur pour la faire tenir ; parfois c’est même un brancard ! «Ça marche parce que ça fait boum boum et qu’en effet on est habitué au boum boum et qu’on trouve cela dynamique ; mais si on enlève le boum boum ce n’est pas si dynamique que ça. Donc nous dans notre compagnie le Théâtre du Corps – le nom est éloquent – c’est vraiment notre travail, on dit aux interprètes que la musique c’est un bain dans lequel ils sont, que parfois il ne faut rien en faire et la laisser vivre, tout d’un coup y plonger en même temps que peut-être un musicien parce qu’il va y avoir un accord, comme une vague avec un surfer. Vous allez pouvoir prendre cette chose-là et dans l’énergie avoir presque l’impression que c’est vous par le corps qui avez déclenché cet instrument. Et donc il y a tout ce jeu qui est passionnant car justement il faut être très à l’écoute alors que quand c’est de la musique enregistrée, l’habitude fait que les danseurs ont des repères rythmiques. Avec le trio ils ont les repères mais parfois ils sentent que ce n’est pas exactement les mêmes et ils les récupèrent. Ça c’est génial, ça enrichit leur danse, ça les oblige à en sortir. La danse doit être au service de l’histoire, au service de leur intériorité et donc au service du public. Avoir la technique c’est très bien mais énergétiquement il faut aller vers les gens,
AJ : musicalement quel est le répertoire ?
GN : dès le départ j’ai proposé à Julien des titres de mon répertoire habituel (du jazz dit classique) il a choisi de quoi faire une chorégraphie de trente minutes, ça a été notre première base. On a procédé de la même manière pour la version longue, « un vrai spectacle ». Mais là je lui ai demandé quels genres de morceaux, de climats il souhaitait, en fonction de ce qui pouvait manquer, de leur place dans le spectacle. Il m’a dit j’aimerais un morceau doux, mystérieux par exemple ;
AJ : Guillaume tu travailles depuis très longtemps avec Jérôme Gatius mais je découvre ton pianiste Auguste Caron que je ne connaissais pas encore,
GN : tu as bien connu son prédécesseur Alain Barrabès disparu en février dernier et c’est donc Auguste qui complète désormais mon trio. On s’est rencontré il y a peu de temps avant qu’on commence ce projet et il se trouve qu’il avait fait notre première date au festival Cadences, Alain étant trop fatigué par sa maladie refusait pas mal de dates. J’avais alors appelé Auguste, on s’était croisé deux ou trois fois et je m’étais dit que ce gars-là était fabuleux. Alain décédé, j’ai fait naturellement appel à lui pour mon trio.
AJ : j’ai vu que sur ce projet vous aviez plusieurs équipes de danseurs, trois je crois, le spectacle change alors ?
JD : Non, enfin oui un peu parce que les danseurs ne sont pas les mêmes et qu’on déteste le copier-coller et qu’on préfère travailler sur les personnalités. Mais on ne chamboule pas tout. Sur les parties personnelles on travaille directement sur eux. Pour chaque cast on retravaille un peu les choses ce qui est intéressant. Actuellement j’en suis presque à avoir quatre équipes de danseurs, on peut faire le tour du monde !
MHP : ce sont des jeunes danseurs issus de votre centre de formation ?
JD : oui, c’est vraiment un spectacle pour eux, dans notre formation il y a une partie vraiment théâtre, c’est pour cela qu’on s’appelle Théâtre du Corps. Il ont des cours de théâtre, de mime, de clown et même des cours de chant. Dans ce spectacle qui n’a pas beaucoup de paroles ce sont les corps qui parlent le plus. Avec nos personnages un peu cassés et la légèreté du jazz on a ainsi gommé ce côté un peu sérieux de la danse contemporaine mais aussi de la société de l’époque qui ne rit plus beaucoup qui se prend très au sérieux sans pour autant faire les choses sérieusement. On peut rigoler mais bien bosser ! Dans notre centre je côtoie environ 35 jeunes et ça ne rigole pas tant que ça et je suis parfois obligé de leur dire qu’à leur âge ils doivent se donner des armes, de la confiance mais aussi de la légèreté. Avec ce projet la plupart ont découvert le jazz et ça les a percutés positivement, ils en écoutent maintenant, ça leur permet de s’exprimer, de dire des choses qui d’une certaine manière ont l’air légères de prime abord. Cela leur permet de s’adresser au jeune public et que les enfants arrivent à percevoir dans le spectacle pourquoi certains sont en colère ou heureux, méchants, drôles… J’adore leurs retours en bord de scène, ils n’ont pas de filtres. Pour les adultes les voir sortir du spectacle avec la pêche est aussi une satisfaction, avec de la joie. Cette joie n’est finalement pas si difficile à aller chercher ; « Il est poli d’être gai » aurait dit Voltaire. Dans les univers parfois lourds de Chaplin la gaité et la poésie ressortaient, pareil avec Buster Keaton.
AJ : Merci à tous les deux pour cet entretien très enrichissant
La discussion se poursuivra entre les deux spécialistes de la danse sur la création du centre de formation de la compagnie Pietragalla-Derouault à Alfortville.







