Henri Texier – Healing Songs
Astrada de Marciac
Par Annie Robert
L’Astrada, 30 juillet 2026.
Décidément, le jazz et la société ont des frontières poreuses. Les moments sont troubles, on le sent tous. L’inquiétude permanente et la peur du futur se faufilent partout et les musiciens comme des éponges reçoivent et restituent les impressions du temps.
«Sensible au climat anxiogène actuel, je me suis projeté dans mes anciennes compositions susceptibles de nous faire du bien à tous (to heal) ! À moi, aux miens, à mes amis, à ceux qui m’écouteront » nous dit il en préambule.
Le voilà donc qui ajoute à son statut de musicien historique majeur celui de guérisseur pour apaiser nos âmes. Et il va tenir sa promesse.
De plus, nous allons assister à un «concert unique», une première mondiale, (mais oui, quel privilège !) qui ne se renouvellera sans doute jamais : son pianiste accidenté est remplacé à main levée par Manu Codjia et sa belle guitare et le trompettiste sans train pour cause d’incendie en Gironde ne peut pas être présent. De quintet à quartet… mais le même répertoire. L’urgence et l’imprévu n’ont pas l’air de les déranger bien au contraire. Même pas peur. !Reliés, soudés, complices et à l’écoute, ils sont portés par un groove intense et la souplesse de jeu remarquable de chacun.
C’est un jazz contrasté, avec des moments échevelés, comme des feux d’artifices pendant lesquels ça jaillit de toutes part ( « danse paysanne sous acide »), des moments minimalistes comme ce duo batterie / contrebasse sur des petites notes simples de clochettes et de cordes aiguës, et d’autres moments en hymnes mélancoliques et tristes (Amazone blues ou Discent révolt ) sautant de la contrebasse à la guitare , de la guitare à la clarinette.
« Grêve révolte» permet d’apprécier la sonorité tellurique de la contrebasse du leader, l’improvisation sinueuse du clarinettiste et les notes perlée de la guitare. Sébastien Texier signe «Vent Poussière» où les échanges évoquent une méditation aérienne et où les notes circulent au-dessus des scintillements des balais sur cymbales. Une courte et sensible poésie musicale, comme une suspension du temps et de ses méfaits.
Place ensuite au gros son de la contrebasse d’Henri Texier, l’occasion d’apprécier une fois de plus le talent de mélodiste et l’inventivité du leader.
Cet artiste là est merveilleux. A 81 ans, la fatigue ne semble pas l’atteindre, ni la sécheresse musicale ou inventive. Il regarde, écoute avec un plaisir non dissimulé les autres au travail et en particulier le jeune Gautier Garrigue à la batterie ( un maître!) .
Avec « Samba loca », on plonge sans retenue dans une excursion musicale à travers les rythmes latins.. La mélodie est exposée à l’unisson puis chacun converse avec furie et alimente une folle batucada.
L’intervention politique d’Henri Texier dont la parole est rare, sera écouté avec gravité.
«Sans culture , nous ne sommes que des ombres.»
Deux rappels, concluront le concert, l’un d’une beauté lyrique,romanesque et déchirante et l’autre plus bref porté par une batterie imaginative et une contrebasse magistrale. Bref les comparatifs, les superlatifs et les admiratifs nous manquent ! Le contrebassiste sans frontières ni oeillères, le môme du quartier parisien des Batignolles agagné son pari. Notre oreille est captivée par ce concert où coexistent lyrisme et groove. Une sorte d’art-thérapie dont il serait dommage de se priver. L’on se prend même à rêver… et si cet album guérissait la société de tous les maux qui l’habitent !
«Puissent ces musiques vous apporter de l’apaisement et un peu de légèreté profonde, à l’instar des « Healing Songs » (chants de guérison)
C’est son héritage toujours vif, qui continue de s’enrichir et il est beau !!

