ELISE VASSALLUCCI
« CAPHARNAUM »
(Sacrées Sorcières/Autoproduction)
Par Laurent Dussutour
Bienvenue dans le grenier sensible de la chanteuse Elise Vassallucci. Encore étudiante au Centre des Musiques Didier Lockwood, cette musicienne accomplie, issue entre autres de la classe de jazz de Jean-François Bonnel au conservatoire d’Aix-en-Provence, sort un premier album entre jazz et chanson française. Le résultat est bluffant de sincérité et d’émotions contrastées.
D’emblée, les harmoniques de la contrebasse de Nghia Duong résonnent à la manière d’un kalimba, plongeant l’auditeur.trice dans un univers onirique et, quand la voix diaphane de la chanteuse s’y adjoint, allongeant les phonèmes comme un étirement matutinal, les frissons sont garantis. L’ordre convenu du jazz est aboli pour mieux nous convier dans cette tendresse insomniaque, proposant un tendre solo impressionniste de Pierre Midjian en fin de morceau. L’envie de tourner les pages de ce recueil de contes devient dès lors irrépressible. Le jeu de batterie poétique de Léo Achard balise les chemins tortueux esquissés par la leadeuse dont la voix mezzo-soprano se déploie dans une tessiture à l’ampleur impressionnante, tant dans l’interprétation des paroles que dans les vocalises, ou même dans des scansions parlées-chantées aux effluves furtivement rappologiques.
D’aucuns mégoteraient à l’évocation de Joe Dassin ou de Cabrel (dont la chanteuse a suivi les ateliers), mais quand ces références se conjuguent avec Barbara, Brel ou Ferré, on conçoit que le populaire est ici exigeant, débordant de générosité. Avec le jazz comme horizon immarcessible : la version de « The Peacocks », ce dernier standard à rentrer dans le Real Book, nantie de paroles originales en français d’une infinie poésie, où la voix dialogue avec un trombone, est renversante d’étrangeté surréaliste.
La présence du Kinship Orchestra sur certains titres, dirigé par le contrebassiste, donne aux compositions des atours symphoniques au swing évanescent, comme sur « Charlotte », remède musical au négationnisme dédié à la mémoire de la plasticienne Charlotte Salomon, assassinée à Auschwitz. Une esthétique queer assumée émerge des plages du disque, qu’il s’agisse des arpèges de piano aux subtils décalages, de la contrebasse jouée à l’archet sur des passages enlevés (alors qu’on l’attendrait pizzicato), ou même du jeu sur les identités de genre («Ma muse est un homme »). Elise Vassallucci a des lettres et son écriture poétique, finement ciselée, est nantie d’une profondeur rythmique et mélodique empruntant volontiers au be-bop le plus exigeant, renouant, en français principalement, avec les accents canailles et lyriques d’une Sarah Vaughan, parfois renforcée d’un chœur saisissant.
Le propos peut se faire pop, sur un titre en anglais : « My Quiet Place », où plane l’ombre d’une Joni Mitchell, avec un accent folk assumé, la leadeuse se saisissant du violon (son premier instrument). Enfin, si vous ne versez pas quelque larme à l’écoute de « Mon Enfance » (Barbara), consultez !
Elise Vassallucci (voc, vln, comp), Jean-Baptiste Rannou (ts), Pierre Midkjian (p, arr), Nghia Duong (b, arr), Léo Achard (d, arr) & Gaya Feldheim Schorr, Mélanie Perez et Tiffany Muzellec (voc) + Le Kinship Orchestra : Cleveland Donald III, Sylvain Avazeri, Aniousha Peicaud, Quentin Tillie, Jenna Bersez, Matthew Bumgardner, Bruno Sallandrouze, Elise Sut, Jean-François Bonnel, Gérard Murphy, Antoine Lucchini, Mellie Pascal-Rohken, Ezequiel Celada.




