« Les Musiciens de jazz et leurs trois voeux »

Pannonica de Koenigswarter

Par Philippe Desmond

Si je me suis décidé à chroniquer cet ouvrage déjà ancien, c’est que récemment nous avons eu la chance d’assister à un spectacle musical intitulé « La Baronne du jazz » ; voir l’article au lien suivant : la Baronne du jazz

Cette baronne c’était Pannonica de Koenigswarter, Nica, la bienfaitrice des musiciens de jazz (et musiciennes, beaucoup plus rares à l’époque) leur confidente et engagée dans la lutte pour les droits civiques, notamment des musiciens noirs à une époque où la ségrégation était encore très forte au USA.

Née en 1913, cette riche héritière de la branche anglaise des Rothschild portait comme prénom le nom d’une variété de papillons que son père banquier, par devoir évidemment, mais entomologiste par passion, avait découvert en Roumanie (Pannonia en latin) et baptisé ainsi.

Engagée en Afrique dans la France Libre pour y suivre Jules de Koenigswarter son mari officier français qui avait répondu à l’appel de De Gaulle, elle sera ainsi agent dans les FFL , chauffeur militaire, ambulancière, commentatrice sur radio Brazzaville. Après la guerre elle suivra son mari devenu diplomate mais ayant du mal à s’adapter à cette vie elle le quittera en 1952 après avoir eu cinq enfants avec lui.

Initiée au jazz depuis son enfance Nica s’installera à New-York en 1953 où très vite elle s’introduira dans le milieu du jazz grâce notamment au pianiste Teddy Wilson rencontré avant la guerre. Elle s’impliquera dans ce milieu en organisant des concerts, des jams, en devenant membre du syndicat des musiciens, en faisant office d’agent à certains comme Art Blakey, en hébergeant ou aidant matériellement d’autres, malades ou dans la dèche. Le fait d’être une blanche au milieu de tous ces noirs lui causera bien des ennuis auprès de la police très ségrégationniste (déjà ?) à l’époque mais ne l’empêchera pas de toujours les soutenir. Charlie Parker miné par la drogue et l’alcool décédera en 1955 dans sa chambre d’hôtel et le fantasque Thelonious Monk finira ses jours dans la maison « Catsville » en 1982. Nica meurt en 1988.

Cet ouvrage élaboré entre 1961 et 1966, elle avait tenté de l’éditer de son vivant mais aucun éditeur n’avait suivi, il a donc été publié à titre posthume grâce à sa petite fille Nadine, en 2006. Il a été réédité depuis et on le trouve encore, neuf ou d’occasion.

L’ouvrage commence ainsi :

J’ai d’abord posé ma question à Thelonious Monk : si on t’accordait trois voeux qui devaient se réaliser sur-le-champ, que souhaiterais-tu ?

Réponses de Monk :

  1. Que ma musique ait du succès
  2. Que ma famille soit heureuse
  3. Qu’on me donne une amie géniale comme toi !

Je me suis exclamée : tout ça, tu l’as déjà !

Il s’est contenté de sourire et il s’est remis à marcher de long en large…

Ainsi 300 musiciens, dont seulement dix musiciennes, se sont-il livrés en esquivant parfois la question et avec humour comme Kenny Clarke qui s’enflamme « 1 Brigitte Bardot ! 2 Brigitte Bardot ! 3 Brigitte Bardot ! » avant de répondre plus sérieusement.

Ce qui est intéressant c’est qu’on retrouve déjà les problématiques actuelles des musiciens de jazz, au-delà des artistes qu’ils sont, immenses pour certains, on découvre des personnes humbles, pas complètement sûres d’elles « arriver enfin à jouer ce que j’ai dans la tête », « jouer mieux », « maîtriser mon instrument » , très souvent, même les plus célèbres paraissent ou sont matériellement dans le besoin : les voeux « gagner de l’argent », « être riche », « ne pas être obligé de jouer pour de l’argent » (Dizzy), « être libéré de la pauvreté » (Archie Shepp) reviennent régulièrement.

La santé, la paix, la condition des noirs, l’amour, la famille, bien sûr sont cités mais aussi la reconnaissance, le temps de faire autre chose comme Louis Armstrong « Une année entière pendant laquelle je pourrais mettre ma trompette de côté… » Il est instructif de voir que même les plus grands (ils y sont presque tous) ont des doutes, des craintes. La religion, Dieu sont assez peu évoqués. Quant au sexe, peut être par correction par rapport à celle qui pose la question, il est relativement rare mais en troisième voeu pour John Coltrane !

Citons encore le troisième voeu du trompettiste Lee Morgan  » Etre un excellent mari et excellent père de famille » ; rappelons que sa femme l’a abattu d’un coup de revolver à la sortie d’un club où elle l’avait trouvé en compagnie d’une maîtresse… Il avait 34 ans. Un vœu pieux donc…

Finissons par Miles Davis qui lui n’a prononcé qu’un seul voeu parfaitement surprenant ou alors provocateur et militant : « être blanc ! »

L’ouvrage contient 150 photos souvent intimes, prises avec son Polaroïd par Nica, chez elle pour la plupart et propose un regard de l’intérieur de ce monde en partie disparu mais aux problématiques toujours d’actualité. La légende vue autrement, très instructif.

Cristal Record a sorti une compilation des titres composés en l’honneur de Nica :

PANNONICA, A Tribute to Pannonica

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