
L’immense vocaliste éthiopienne Etenesh Wassié enfonce le clou de ses expérimentations discographiques avec un nouvel album en trio. Maîtresse de la Tezeta, ce blues d’Addis-Abeba, cette chanteuse fut découverte en Europe grâce à la remarquable série « Ethiopiques » dirigée par Francis Falcetto qui, il y a un bon quart de siècle, légua ce patrimoine immatériel à l’hexagone. C’était sans compter sur la fascination que cette matriarche exerça sur le combo free jazz toulousain Le Tigre des Platanes pour l’album culte « Zeraf » (2008). L’aventure continua, notamment avec le bassiste Mathieu Sourisseau et d’autres musicien.n.e.s issu.e.s du collectif Freddy Morezon, un gang d’improvisateur.trice.s aux esgourdes grandes ouvertes basé dans la Ville Rose, mêlant allégrement jazz, punk, folk et autres musiques populaires.
C’est d’ailleurs le praticien de la basse électro-acoustique qui signe les compositions sur ce troisième album paru sous le nom de la matriarche, avec un infini respect pour ces intervalles non tempérés qui font toute la saveur du répertoire populaire de la chanteuse. Sa voix palatale, un peu éraillée, émaillée d’un vibrato venant du diaphragme, émane de sa fréquentation des cabarets traditionnels azmaris depuis son adolescence, où elle livrait des sets endiablés avec des évocations du quotidien non sans esquisser quelques couplets grivois. Ses prouesses vocales, en particulier une capacité à monter très haut en voix de gorge, sont remarquablement mises en valeur par un accompagnement musical à deux basses dont les fréquences donnent des profondeurs abyssales aux propositions abyssiniennes. Les saveurs conjuguées de la basse électro-acoustique et de la contrebasse créent une trame vibrante d’émotions contrastées. Entre les propositions noisy voire mandingues de Sourisseau (qui est allé puiser de l’inspiration du côté du delta du Niger, ce foyer africain du blues trop souvent ignoré et bien loin de l’Ethiopie donc) et les lignes épurées de Sébastien Bacquias, aux réminiscences parfois baroques (mais aussi azmaris lorsqu’il joue à l’archet, rappelant le son du messengo, le violon monocorde des musiques traditionnelles éthiopiennes), la chanteuse déploie des mélismes d’une spiritualité sans fard.
Elle se hisse au panthéon des vocalistes novatrices intemporelles comme Bessie Smith ou Abbey Lincoln. Des interventions du violoniste Mathieu Wersowski sur trois titres contribuent à ce blues universel créolisant les folklores africains et européens, tandis que la présence du batteur Fabien Duscomb sur six morceaux accentue le propos dansant et désarticulé du répertoire, avec des réminiscences jazz par ses rolls sur la caisse claire. La dernière plage, a capella, rappelle que LA Wassié reste la cheffe de bord de ce joyeux équipage, résonnant comme une revendication de dignité décolonisatrice des corps et des esprits. Envoûtement garantI !




