Portrait paru dans la Gazette Bleue #19 de novembre 2016
Par Philippe Desmond
Le jazz et le chant : les bonheurs de Sophie
Cet après-midi j’ai rendez-vous chez le dentiste mais curieusement sans aucune appréhension. En effet la praticienne qui m’attend n’aura pas besoin de me sortir ses outils lors de cette rencontre qui a pour but d’évoquer sa vie de…chanteuse de jazz.
Toute jeune Sophie Bourgeois rêve de jazz, de comédies musicales, celles de Broadway Cole Porter, Irving Berlin, Gershwin… Son père est un fou de jazz, n’écoute que ça et en plus il vend des disques à Libourne. Comme sa mère, professeur de danse classique, n’aime pas trop le jazz – refrain bien trop connu – c’est Sophie qui accompagne son papa lors des concerts de Dizzie Gillespie, Stan Getz, Miles Davis, Ella Fitzgerald… Des années plus tard par les hasards de la vie elle aura l’occasion, lors du festival de Monségur, de rencontrer en privé Stéphane Grappelli, le Dieu vivant de son papa qui partage ce moment avec grand bonheur.
Sa vocation de chanteuse s’affirme au point d’en devenir son objectif professionnel. Certes ses parents lui permettent de suivre des cours de de piano, et bien sûr de danse, mais de là à devenir artiste…Dans la famille il y a déjà une cousine chanteuse lyrique et cette vie de saltimbanque les effraie un peu. Devenir chanteuse de jazz quand on est une adolescente à Libourne, petite ville de province bien tranquille ce n’est guère la norme « il m’aurait fallu partir à Paris ou à New York… ». Donc du vocal elle glisse vers l’oral et suit des études d’odontologie à Bordeaux « j’avais envie de soigner »… tout en continuant à chanter. A la fac elle animera ainsi des revues de music-hall des étudiants, chanteuse et aussi metteur en scène. Elle recommence en ce moment pour l’anniversaire prochain de la promo ; un spectacle avec 80 personnes et de nombreuses répétitions !
Formation de piano classique avec madame Lemaître , pas de jazz à l’époque à Bordeaux et cours de chant avec Monique Florence au CNR et à Libourne à l’école de musique dirigée par Jean-Marie Londeix. Pour le jazz vocal de nombreux stages avec Christiane Legrand à Châteauroux ou à Prayssac avec l’équipe du CIM de Paris puis avec Michelle Hendricks, Mark Murphy, ou Sarah Lazarus « je dois être la recordwoman dans ce domaine ».
En France c’est encore une curiosité d’avoir une telle double compétence « sérieuse » et artistique et d’ailleurs elle n’en parle pas à ses patients que cela pourrait effrayer. Son compère de concert le grand pianiste Francis Fontès qui lui est radiologue pense la même chose ; « le guitariste australien Dave Blenkhorn m’a dit que dans son pays cela n’avait aucune importance et était même assez courant » souligne Sophie ; la France et son conservatisme…
A 19 ans elle a la chance lors d’un stage de piano avec Claude Bolling de chanter avec lui lors de jams et il l’appellera pour la première partie de son concert à Saint-Emilion ou pour participer à un concert au Petit Journal Montparnasse . A Bordeaux elle chante avec Francis Fontès, Joseph Ganter, Serge Moulinier. Le manque de confiance la freine et Sophie travaille sans cesse son chant, sa technique et c’est lors d’un stage récent avec le remarquable David Linx que le déclic se produit. Malgré ses hautes exigences ou grâce à elles, il libère la chanteuse qui se décide enfin à réaliser un album en s’entourant d’un trio de musiciens « qui vont me secouer ».
L’arrangeur-dérangeur
Grâce à sa collègue et amie la chanteuse Carole Simon , elle entre en contact avec le pianiste William Lecomte ( pianiste entre autres de Jean-luc Ponty) ; « Il est incroyable, il a un grain de folie, une idée par seconde, je l’appelle mon arrangeur-dérangeur , il me fait faire des choses incroyables ». William écoute sa voix , accepte de collaborer avec elle, associe son frère Samuel Lecomte à la batterie et propose l’excellente Nolwenn Leizour à la contrebasse, Sophie souhaitant au moins un autre musicien bordelais dans le projet.
William va la guider tout en lui proposant des arrangements semblant impossibles pour elle « Même Nolwenn a souffert parfois , mais elle a adoré ». Trois jours intenses d’enregistrement là où il aurait fallu une semaine, 8 à 10 heures de chant quotidiennement, épuisant. Elle reviendra seule peaufiner des reprises de voix avec moins de stress et de pression.
Et c’est ainsi que sort l’album « This is New », titre d’un morceau de Kurt Weill qui en fait partie et qui symbolise aussi la nouvelle Sophie Bourgeois, décomplexée et volontaire. On a hâte de voir la restitution sur scène de ce disque et mon petit doigt me dit que ça ne devrait pas tarder. Action Jazz vous tiendra bien sur au courant.